Mot du metteur en scène
À première vue, c’est tragiquement banal : une situation d’abus permanent. Estelle se fait exploiter par ses collègues, agresser par son patron, battre pas son mari. On comprend très bien l’histoire, on se dit que c’est triste, ce n’est pas possible cette vie. On est un peu déstabilisé quand même par la gentillesse jamais interrompue d’Estelle, par cette bonne âme, non pas du Sé-Tchouan (la pièce de Brecht est l’une des inspirations de Pommerat) mais d’un magasin, d’une sorte d’épicerie. Puis de petites énigmes, de légères bizarreries apparaissent ci et là : un patron mourant qui lègue ses entreprises à son personnel qu’il déteste; un frère violent qui moleste à son tour les collègues d’Estelle, des rêves qui prennent vie sur scène, dans lesquels on retrouve des animaux, dont un ours polaire… Et qu’est-ce que cette chambre froide, au juste? Le lieu où sont entreposées les carcasses apportées par les abattoirs? Un lieu de mort, donc? Un lieu imaginaire? Ah, j’oubliais un détail : la pièce est racontée par trois employés, qui sont tombés sur le carnet d’Estelle après sa disparition. Il y est écrit, entre autres, que « tout est fiction ».
Quel beau terrain de jeu pour les étudiant.e.s, avec qui j’ai eu tant de plaisir à explorer, fouiller, triturer cette pièce aux couches multiples dont les réponses, au final, vous appartiennent.
Olivier Kemeid, metteur en scène