{"id":6039,"date":"2018-10-31T00:00:00","date_gmt":"2018-10-31T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/ent-nts.ca\/allocution-du-laureat-francophone-du-prix-gascon-thomas\/"},"modified":"2018-10-31T00:00:00","modified_gmt":"2018-10-31T04:00:00","slug":"allocution-du-laureat-francophone-du-prix-gascon-thomas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ent-nts.ca\/fr\/allocution-du-laureat-francophone-du-prix-gascon-thomas\/","title":{"rendered":"Gascon-Thomas 2018: discours officiel du laur\u00e9at"},"content":{"rendered":"<div class=\"o-section-gutenberg -classic o-text\">\n<p><span><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/ent-nts.ca\/app\/uploads\/2024\/11\/Martin_vignette.jpg\" alt=\"\" class=\"\" sizes=\"(max-width: 400px) 100vw, 400px\" data-w=\"400\" data-h=\"334\" data-r=\"1.1976047904192\" \/><\/span><\/p>\n<p><strong>C\u2019est avec beaucoup d\u2019\u00e9motion que je suis ici, devant vous, sur cette sc\u00e8ne du Monument-National. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Avec beaucoup d\u2019humilit\u00e9 aussi.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Tout \u00e7a est si grand, si vaste. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Infini. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je dis \u00ab \u00e7a \u00bb car aujourd\u2019hui, un mot, une r\u00e9plique, une pi\u00e8ce, une histoire, une fiction, un corps, un personnage, une pr\u00e9sence sur sc\u00e8ne, bref le th\u00e9\u00e2tre, je ne sais plus exactement ce que c\u2019est. Mais je sais que c\u2019est essentiel. Pour moi, pour vous, pour nous tous, pour la suite du monde. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je sais que la vie doit \u00eatre racont\u00e9e. Magnifi\u00e9e. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>J\u2019ai toujours aim\u00e9 \u00eatre devant un rideau de th\u00e9\u00e2tre baiss\u00e9, car derri\u00e8re il y a tout : l\u2019inconnu, l\u2019inattendu, le sublime, le r\u00eave ou son contraire, le myst\u00e8re, l\u2019inexplicable, le bavard et le muet, l\u2019indicible, le merveilleux, l\u2019invisible, l\u2019Autre. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>J\u2019ai toujours aim\u00e9 \u00eatre ici, car peut-\u00eatre que c\u2019est derri\u00e8re ce rideau que ce soir la bombe explosera. Et peut-\u00eatre que ce soir le terroriste, ce sera moi. Et que la victime, ce sera vous. Ou moi. Ou les deux. Et que de cette explosion, je serai atteint, longtemps. Que j\u2019en porterai des marques que j\u2019esp\u00e8re profondes. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Depuis ma jeunesse, je suis marqu\u00e9 d\u2019innombrables explosions th\u00e9\u00e2trales. Ces explosions sont une immense part de ce qui me constitue. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je suis bless\u00e9, meurtri, perp\u00e9tuellement sur la voie de la gu\u00e9rison. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>J\u2019ai toujours voulu faire du th\u00e9\u00e2tre. Toujours. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Pour \u00eatre meilleur, pour \u00eatre ailleurs. Pour \u00eatre plus beau, plus fin, plus intelligent. Pour \u00eatre plus laid aussi, car souvent le monde est laid, il faut bien le dire. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Le th\u00e9\u00e2tre est l\u2019endroit du courage, l\u00e0 o\u00f9 les pires noirceurs se doivent d\u2019\u00eatres cit\u00e9es. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Si vous saviez comme je suis bien ici, dans un th\u00e9\u00e2tre, sur la sc\u00e8ne, oui, mais surtout dans les m\u00e9andres des coulisses, ou l\u00e0, dans l\u2019obscurit\u00e9 et le silence attentif de la salle; dans la clart\u00e9 de la salle de r\u00e9p\u00e9tition, l\u00e0 o\u00f9 tout commence, dans l\u2019enthousiasme et la petite terreur de ne pas \u00eatre \u00e0 la hauteur; dans un atelier de couture, dans une salle d \u2018essayage, l\u00e0 o\u00f9 on assiste \u00e0 l\u2019apparition du personnage ; dans un atelier de d\u00e9cor, un studio de son ; dans la cuisine ou le salon bord\u00e9lique d\u2019un concepteur qui vous parle d\u2019une id\u00e9e formidable mais pour l\u2019instant totalement incompr\u00e9hensible. J\u2019ai toujours voulu \u00eatre ici pour trouver aupr\u00e8s de vous, qui que vous soyez, actrice, acteur, auteur, sc\u00e9nographe, costumi\u00e8re, maquilleur, \u00e9clairagiste, accessoiriste, compositeur sonore, assistante metteur en sc\u00e8ne, r\u00e9gisseur, directrice technique, directeur de production, traductrice, directrice\/directeur artistique, une r\u00e9ponse \u00e0 mes questions, un assentiment, une connivence, une complicit\u00e9, et oui, oui, l\u2019amour. De l\u2019humain. De l\u2019impossible. De la vie.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Tout comme vous, j\u2019ai fait une \u00e9cole de th\u00e9\u00e2tre. Comme com\u00e9dien. C\u2019\u00e9tait merveilleux, c\u2019\u00e9tait atroce. J\u2019ai commenc\u00e9 cette \u00e9cole en 1979 \u00e0 Saint-Hyacinthe. C\u2019\u00e9tait il y a un si\u00e8cle, c\u2019\u00e9tait hier, j\u2019\u00e9tais minuscule, informe mais vigoureux. Je voulais tellement. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Cette \u00e9cole, je ne l\u2019ai jamais termin\u00e9e. Je la poursuis, je m\u2019acharne, je me perfectionne. Les cours de cette \u00e9cole, avec ces \u00f4 combien manquements et incompr\u00e9hensions, j\u2019y retourne \u00e0 tous les matins : <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Et c\u2019est ce que je fuis ! J\u2019\u00e9vite, mais trop tard, <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Ces cruels entretiens o\u00f9 je n\u2019ai point de part. <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Je fuis Titus : je fuis ce nom qui m\u2019inqui\u00e8te. <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Ce nom qu\u2019\u00e0 tous moments votre bouche r\u00e9p\u00e8te. <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Que vous dirais-je encore ? Je fuis des yeux distraits, <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Qui me voyant toujours ne me voyaient jamais. <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Adieu. Je vais, le c\u0153ur trop plein de votre image,<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage.<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Surtout ne craignez pas qu\u2019une aveugle douleur <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Remplisse l\u2019univers du bruit de mon malheur, <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Madame : le seul bruit d\u2019une mort que j\u2019implore<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Vous fera souvenir que je vivais encore. <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Adieu. <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em> <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>-Monsieur Dalmain, est-ce que c\u2019\u00e9tait mieux ?<\/strong><\/p>\n<p><strong><em> <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>Depuis 1979, je tourne le monde sept fois dans ma t\u00eate et dans mon corps. Pour \u00eatre s\u00fbr d\u2019\u00eatre \u00e9mouvant, ou presque, pour \u00eatre fulgurant, ou presque, pour \u00eatre pertinent, ou presque. Pour \u00eatre l\u00e0, totalement.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Apr\u00e8s ces quelques 35 ann\u00e9es \u00e0 faire du th\u00e9\u00e2tre, ou la pr\u00e9tention d\u2019en faire, la chose la plus pr\u00e9cieuse que j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9e, c\u2019est le doute. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Est-ce que c\u2019est bon ? Est-ce que \u00e7a passe ? Est-ce que \u00e7a peut \u00eatre plus pr\u00e9cis, plus \u00e9conome, plus d\u00e9lirant, moins propre, plus sale ? Est-ce que c\u2019est \u00e7a que l\u2019auteur a voulu dire ? Vraiment dire ? Qu\u2019est-ce qui se cache entre les lignes ? Est-ce qu\u2019il y a un sens qui m\u2019\u00e9chappe, une nuance qui pourrait \u00eatre apport\u00e9e, jou\u00e9e, sentie ? Est-ce que \u00e7a peut \u00eatre meilleur ? Et moi, dans tout \u00e7a, qu\u2019est-ce que je dis pour vrai ? Est-ce que je dis quelque chose ou je ne fais que remplir un vide ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Derri\u00e8re ce rideau, ici \u00e0 Ludger-Duvernay, en bas au Studio Hydro-Qu\u00e9bec, en haut dans la salle de r\u00e9p\u00e9tition, l\u00e0-bas sur Saint-Denis, j\u2019ai connu des moments de pur bonheur th\u00e9\u00e2traux, des grands moments de vie. J\u2019ai vu Macha Limonchik avoir un terrible blanc de m\u00e9moire pendant <em>Les femmes savantes <\/em>et terminer sa sc\u00e8ne en disant avec panache \u00ab <em>C\u2019est \u00e7a qui est \u00e7a ! \u00bb <\/em>J\u2019ai essuy\u00e9 les larmes de la gang qui jouait <em>L\u2019asile de la puret\u00e9 <\/em>de Claude Gauvreau parce que je leur disais inlassablement : \u00ab <em>Vous ne parlez pas le texte ! Mettez des points \u00e0 la fin de vos phrases. \u00bb <\/em>J\u2019ai frissonn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9coute de l\u2019hallucinante conception sonore qui accompagnait mur \u00e0 mur la cr\u00e9ation d\u2019Olivier Kemeid, <em>Nous qui ne r\u00eavions plus. <\/em>J\u2019ai redout\u00e9 ce moment o\u00f9 j\u2019ai d\u00fb dire \u00e0 un sc\u00e9nographe que je voulais scraper son d\u00e9cor \u00e0 quatre jours de la premi\u00e8re, car m\u00eame si son d\u00e9cor \u00e9tait conforme \u00e0 la maquette sur laquelle nous nous \u00e9tions entendus, la compr\u00e9hension que j\u2019avais \u00e0 ce point-ci de la cr\u00e9ation du texte de cr\u00e9ation de Dominick Parenteau-Lebeuf m\u2019amenait maintenant ailleurs. J\u2019\u00e9tais tout f\u00e9brile lorsque j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Mathilde Dumont d\u2019\u00e9crire une sc\u00e8ne suppl\u00e9mentaire pour un personnage de sa pi\u00e8ce parce que ce tout petit personnage secondaire \u00e9tait jou\u00e9 par Beno\u00eet McGinnis et que je trouvais criminel de ne pas le voir davantage sur sc\u00e8ne. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Mon c\u0153ur a fondu lorsque, dans mes fonctions de directeur artistique du FTA, un soir en Italie, dans la petite ville de Prato pr\u00e8s de Florence, apr\u00e8s un spectacle d\u2019une chor\u00e9graphe suisse que je venais de voir, en mangeant avec la gang du spectacle, je mentionne au directeur de tourn\u00e9e (un vieux monsieur) que j\u2019ai connu \u00e0 Montr\u00e9al, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un exercice public de l\u2019\u00c9cole, un \u00e9tudiant concepteur de d\u00e9cors et de costumes, lui aussi Suisse, que j\u2019avais ador\u00e9 ce gar\u00e7on talentueux au possible, qu\u2019il s\u2019appelait Val\u00e8re (quel nom moli\u00e8resque), qu\u2019il \u00e9tait retourn\u00e9 dans son pays, que je ne l\u2019avais plus jamais crois\u00e9. Et le vieux monsieur de s\u2019exclamer : mais Val\u00e8re ! Je travaille r\u00e9guli\u00e8rement avec lui. Je l\u2019adore aussi !<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00c9cole pour moi, c\u2019est \u00e7a : des gens qu\u2019on rencontre une premi\u00e8re fois, tout jeunes, tout fous et qu\u2019on retrouve plus tard, \u00e0 Montr\u00e9al ou ailleurs, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, aguerris, confiants, resplendissants. L\u2019\u00e9motion de retrouver Line, Pascale, Marie-H\u00e9l\u00e8ne, Emmanuelle, St\u00e9phanie m\u2019assister dans une salle de r\u00e9p\u00e9tition du Th\u00e9\u00e2tre d\u2019Aujourd\u2019hui, d\u2019Espace Go, de la Licorne, de voir ces actrices et ces acteurs connus d\u2019abord tout lisses, pas un pli, avec maintenant leurs premiers cheveux blancs, leurs premi\u00e8res rides, leur corps se transformant, tout comme moi je me suis transform\u00e9 depuis ce Saint-Hyacinthe qui ne veut jamais se terminer. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>J\u2019ai une pens\u00e9e aussi pour celles et ceux que j\u2019ai connus ici et que je n\u2019ai jamais recrois\u00e9s. Qui ne font pas, ou plus, ce m\u00e9tier, ce \u00ab \u00e7a \u00bb. J\u2019esp\u00e8re de tout mon c\u0153ur que le r\u00eave de ce \u00ab \u00e7a \u00bb ne les aura pas broy\u00e9s, car le d\u00e9sir du th\u00e9\u00e2tre peut \u00eatre terrible aussi, cruel. Je pense \u00e0 eux, comme je pense \u00e0 moi dans mes plus grands moments de d\u00e9couragement pendant les r\u00e9p\u00e9titions de mon premier exercice public de 3<sup>e<\/sup> ann\u00e9e, ce Pirandello \u00e0 marde dans lequel j\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement perdu.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Le gouffre, l\u2019ab\u00eeme, le n\u00e9ant absolu, le \u00ab \u00e7a \u00bb du th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est \u00e7a aussi. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je suis ici devant vous, fragile. J\u2019ai 105 ans et j\u2019ai toujours 20 ans. <\/strong><\/p>\n<p><strong><br \/>\u2026<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>J\u2019adore ce rideau. Lors des exercices publics de l\u2019\u00c9cole, que je ne manquais sous aucun pr\u00e9texte, je l\u2019ai vu se lever sur des Brecht, des Dario Fo, des Sophocle, des Tennessee Williams, sur une fresque historique d\u00e9lirante d\u2019Andr\u00e9 Ricard parlant de la Nouvelle-France. Mais je me rappellerai toute ma vie de ce collage Tremblay\/Genet\/Claudel dirig\u00e9 par Andr\u00e9 Brassard, mon ma\u00eetre absolu de la mise en sc\u00e8ne, le professeur que je n\u2019ai jamais eu, mais qui m\u2019a tellement enseign\u00e9. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>J\u2019avais 19 ans, j\u2019\u00e9tais ici dans le vieux Monument-National, tout poussi\u00e9reux, d\u00e9cr\u00e9pi et tellement beau. Lentement, le rideau rouge se leva au son d\u2019une musique de Bach, triomphante au possible, trompettes p\u00e9taradantes, orgues stridentes. La lev\u00e9e du rideau r\u00e9v\u00e9la une immense salle \u00e0 coucher opulente et magnifique, d\u00e9mente, tout en dorures, en draperies et en moulures extravagantes. Un immense lit \u00e0 baldaquin tr\u00f4nait au milieu de ce d\u00e9cor d\u2019or et de lumi\u00e8res. Nous, pauvre public, \u00e9tions litt\u00e9ralement souffl\u00e9s, et devant tant de splendeur, \u00e0 tout rompre nous avons applaudi le d\u00e9cor. J\u2019ai applaudi le d\u00e9cor. Puis, les acteurs et actrices entr\u00e8rent, lentement, dans un silence inqui\u00e9tant. Et, dans un geste d\u2019une sauvagerie inou\u00efe, devant mes yeux incr\u00e9dules, avec force cris et hurlements, en deux temps trois mouvements, les actrices et les acteurs d\u00e9molirent totalement ce d\u00e9cor pour le transformer en champ de bataille o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre, le vrai, pouvait commencer, o\u00f9 Claire, Solange, Manon, Hosanna, Prouh\u00e8ze, Sept-\u00c9p\u00e9es pouvaient \u00eatre les guerriers de la beaut\u00e9 qu\u2019ils sont.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Ce soir-l\u00e0, Andr\u00e9 Brassard m\u2019apprit que le th\u00e9\u00e2tre est une bombe et que, pour qu\u2019on ne dorme pas sur nos certitudes, la bombe doit exploser. On ne sait pas o\u00f9 ni quand, mais il doit y avoir explosion, combustion. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>La bombe peut se loger partout, dans les interstices les plus minuscules, dans un mot, dans une r\u00e9plique en apparence anodine, dans la couleur \u00e9tonnante d\u2019un costume, dans un bref silence surgissant au beau milieu d\u2019un flot verbal, dans une caresse qu\u2019un personnage donne \u00e0 un autre qui pourtant le d\u00e9teste, dans ce que vous voulez, un d\u00e9tail ou dans son ensemble. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>La moiti\u00e9 du monde est en <em>ostie<\/em> contre l\u2019autre moiti\u00e9. Et il a bien raison. C\u2019est pourquoi nous devons amorcer, dans le drame ou dans le rire, des bombes dans le th\u00e9\u00e2tre que nous faisons. Afin que tombent les barri\u00e8res, les fronti\u00e8res du raisonnable, les limites du connu, les pr\u00e9jug\u00e9s, les <em>a priori<\/em>, les id\u00e9es re\u00e7ues, les clich\u00e9s, le <em>p\u00e2le de la vie<\/em> comme le dit si bien R\u00e9jean Ducharme. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je me consid\u00e8re maintenant comme \u00e9tant un poseur de bombe. Je parcours le monde afin de ramener, le temps d\u2019un festival, des bombes th\u00e9\u00e2trales et chor\u00e9graphiques. Je donne la parole \u00e0 qui a envie que \u00e7a revole. Avec violence ou avec douceur, peu importe, il faut que \u00e7a revole. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je n\u2019ai fait qu\u2019une chose dans ma vie. Du th\u00e9\u00e2tre. \u00c0 Saint-Hyacinthe, j\u2019ai aim\u00e9 d\u2019amour des professeurs, j\u2019en ai ha\u00ef d\u2019autres. C\u2019est dans cet amour et dans cette haine que je me suis form\u00e9. Que je me forme encore. Les essais, les erreurs, les r\u00e9ussites et les \u00e9checs font partie de ma vie. Je me rappelle encore de cet <em>Ubu roi <\/em>si mauvais dans lequel je jouais en 2<sup>e<\/sup> ann\u00e9e. Je me disais : \u00ab <em>Il me semble que le th\u00e9\u00e2tre ce n\u2019est pas \u00e7a, que \u00e7a ne peut pas \u00eatre \u00e7a, que \u00e7a ne devrait pas \u00eatre \u00e7a.<\/em> \u00bb <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Et depuis, j\u2019ai essay\u00e9, et j\u2019essaie toujours, de trouver ce \u00ab \u00e7a \u00bb.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Le th\u00e9\u00e2tre m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 m\u2019inventer, \u00e0 me r\u00e9inventer, \u00e0 me trouver. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Et c\u2019est tant mieux. Quelqu\u2019un m\u2019attend. Et ce quelqu\u2019un est peut-\u00eatre parmi vous. Le meilleur est encore \u00e0 venir. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>La bombe n\u2019est pas toujours l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on croit la trouver. Derri\u00e8re ce rideau, il y a le d\u00e9cor du <em>Myst\u00e8re d\u2019Irma Vep, <\/em>l\u2019aventure th\u00e9\u00e2trale la plus d\u00e9brid\u00e9e que j\u2019ai v\u00e9cue \u00e0 titre de metteur en sc\u00e8ne ; celle qui m\u2019a rebranch\u00e9 sur l\u2019essence du jeu th\u00e9\u00e2tral comme lorsque j\u2019\u00e9tais enfant, dans cette innocence, dans cette na\u00efvet\u00e9 et dans cette libert\u00e9 qui doivent \u00e0 tout prix \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9es. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Hier soir, des gens hurlaient de rire devant les niaiseries de Serge Postigo et \u00c9ric Bernier. Faire hurler des gens en toute impunit\u00e9, ce n\u2019est quand m\u00eame pas rien.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Ce que j\u2019ai pu accomplir dans le monde th\u00e9\u00e2tral jusqu\u2019\u00e0 maintenant, je le dois \u00e0 mon ent\u00eatement, oui, mais aussi \u00e0 une immense dose d\u2019inconscience. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>La route est longue. Ardue. Passionnante. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je n\u2019aurais pu la parcourir seul. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>En terminant, permettez-moi de remercier des personnes qui se sont trouv\u00e9es sur ce chemin, qui m\u2019ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cieuses et qui m\u2019ont permis d\u2019\u00eatre l\u00e0, aujourd\u2019hui, devant vous. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je remercie Marie-H\u00e9l\u00e8ne Falcon de m\u2019avoir ouvert, avec le Festival TransAm\u00e9riques, les chemins du monde entier. Le th\u00e9\u00e2tre et la danse que je vois ici et ailleurs me donnent une force incroyable.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je remercie Claude Poissant, l\u2019ami de toujours, avec qui je refais inlassablement les mises en sc\u00e8ne et les distributions de chaque spectacle que nous voyons, dont les n\u00f4tres.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Jean Fredette, en m\u2019accueillant un mois chez lui \u00e0 Berlin, j\u2019ai pu, soir apr\u00e8s soir aller \u00e0 la Schaub\u00fchne, \u00e0 la Volksb\u00fchne, au Deutsches Theater, au Maxim Gorki, \u00e0 Sophiensaele, au HAU, et r\u00e9aliser que le th\u00e9\u00e2tre, \u00e7a n\u2019avait vraiment pas de limite.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je remercie Gilles Renaud pour cette premi\u00e8re invitation \u00e0 venir travailler ici \u00e0 l\u2019\u00c9cole en dirigeant ces inoubliables <em>Femmes savantes.<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je remercie R\u00e9jean Ducharme pour l\u2019essence de ses mots qui me suivront toute ma vie durant, Beno\u00eet Vermeulen et Suzanne Lemoine, les complices d\u2019<em>\u00c0 quelle heure on meurt ? <\/em>le vrai d\u00e9but de tout, et Ginette Noiseux qui m\u2019a ouvert les portes de son th\u00e9\u00e2tre pour accueillir mes premiers pas.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Sarah Berthiaume, Carole Fr\u00e9chette, Jasmine Dub\u00e9, Lise Vaillancourt, Emmanuelle Jimenez, pour m\u2019avoir permis d\u2019entrer dans vos mots, dans vos univers.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Markita Boies, \u00c9ric Bernier, Macha Limonchik, H\u00e9l\u00e8ne Mercier, Pierre Bernard, pour leur cr\u00e9ativit\u00e9, leur g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Daniel L\u00e9veill\u00e9 pour m\u2019avoir donn\u00e9 un corps dansant, pour la patience et l\u2019\u00e9coute dans ces longues heures de d\u00e9couragement dans la cuisine de la rue Champagneur quand je ne jouais pas pantoute, et surtout pour l\u2019amour.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Louise Lahaye et Diane Miljours, les f\u00e9es marraines qui m\u2019ont offert de jouer un serpent dans <em>Le cocodrille,<\/em> mon tout premier contrat en arrivant \u00e0 Montr\u00e9al.<\/strong><\/p>\n<p><strong><em> <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>De Saint-Hyacinthe, je remercie mon professeur Andrew James Henderson pour la voix.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Yvan Ponton pour ses incroyables cours d\u2019improvisation qui m\u2019ont lib\u00e9r\u00e9 du carcan dans lequel j\u2019\u00e9tais enferm\u00e9 (je vous raconterai un jour cette improvisation o\u00f9 la consigne \u00e9tait que \u00e7a devait se d\u00e9rouler dans un lieu r\u00e9el de la ville. Nous avions simul\u00e9, en plein centre-ville, le kidnapping dans une camionnette d\u2019une fille de notre classe qui nous tapait sur les nerfs, et que la police, la vraie, celle de la S\u00fbret\u00e9 du Qu\u00e9bec, \u00e9tait venue nous voir pour savoir c\u2019\u00e9tait quoi cette affaire-l\u00e0. \u00ab <em>Ben monsieur la police, c\u2019est une improvisation qu\u2019on fait\u2026 \u00bb<\/em> Ce jour-l\u00e0, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que le th\u00e9\u00e2tre pouvait rencontrer de plein fouet la vraie vie).<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je remercie Jean Dalmain &#8211;<em>trouvez-vous \u00e0 midi \u00e0 la petite fontaine\/mais que diable allait-il faire dans cette gal\u00e8re ?\/Bon app\u00e9tit messieurs-<\/em> pour qui le r\u00e9pertoire classique fran\u00e7ais, \u00e7a se jouait aussi facilement que \u00e7a, et pour qui la langue fran\u00e7aise, ses subtilit\u00e9s, ses richesses, sa po\u00e9sie, n\u2019avait aucun secret.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je remercie aussi le metteur en sc\u00e8ne de ce si mauvais <em>Ubu roi.<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em> <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>Je remercie France Arbour aupr\u00e8s de qui, de 8 \u00e0 16 ans, j\u2019ai suivi des cours de th\u00e9\u00e2tre dans mon Granby natal.<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>J\u2019ai grandi dans une maison o\u00f9 il y avait des disques, des livres, de la lumi\u00e8re. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>D\u00e8s l\u2019\u00e2ge de six ans, je me souviens, j\u2019ai dit \u00ab <em>Maman, je veux faire du th\u00e9\u00e2tre. \u00bb <\/em>Et ma m\u00e8re m\u2019a dit \u00ab <em>Martin, tu veux faire du th\u00e9\u00e2tre ? Tu vas faire du th\u00e9\u00e2tre. \u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em> <\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>Et aujourd\u2019hui, je fais encore du th\u00e9\u00e2tre. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Maman, merci. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Andr\u00e9 Brassard a dit \u00ab <em>On est l\u00e0 pour passer le feu, pour transmettre une esp\u00e8ce d\u2019exaltation \u00e0 \u00eatre vivant malgr\u00e9 tout. \u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>\u2026<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00c0 vous toutes et \u00e0 vous tous, c\u2019est un grand honneur que vous me faites aujourd\u2019hui. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Je vous en suis profond\u00e9ment reconnaissant. <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Bonne vie.<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" frameborder=\"0\" height=\"315\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/TxtSqGsiIfM\" width=\"560\"><\/iframe><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abLe th\u00e9\u00e2tre m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 m\u2019inventer, \u00e0 me r\u00e9inventer, \u00e0 me trouver. Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Et c\u2019est tant mieux. Quelqu\u2019un m\u2019attend. C\u2019est peut-\u00eatre quelqu\u2019un parmi vous. Le meilleur est encore \u00e0 venir.\u00bb<\/p>\n<p>D\u00e9couvrez l\u2019allocution compl\u00e8te donn\u00e9e le 26 octobre dernier par le metteur en sc\u00e8ne et directeur artistique Martin Faucher, suite \u00e0 l\u2019acceptation du prix Gascon-Thomas 2018.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2140,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[125],"tags":[],"class_list":["post-6039","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-opinions"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ent-nts.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6039","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ent-nts.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ent-nts.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ent-nts.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ent-nts.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6039"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/ent-nts.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6039\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ent-nts.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2140"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ent-nts.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6039"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ent-nts.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6039"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ent-nts.ca\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6039"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}