NO 03 – printemps 2006

Didier Lucien
Revendiquer le plaisir de jouer

Par Christian Saint-Pierre

Diplômé du programme d’Interprétation en 1994, Didier Lucien est actif au théâtre, au cinéma de même qu’à la télévision1. Nous nous sommes demandé quel regard l’acteur d’origine haïtienne pose, douze ans après sa sortie de l’École, sur son intégration professionnelle.



Didier Lucien dans Pure Laine, présentée sur les ondes de Télé-Québec. © Télé-Québec

« Si je dis que je suis satisfait, tout le monde est content, parce que j’ai l’air d’avoir une bonne carrière. Par contre, si je dis que je ne suis pas content du tout – parce que j’ai l’impression qu’il y a eu beaucoup de perte de temps –, j’ai l’air de me plaindre. En fait, je fonctionne plus au jour le jour. Disons qu’aujourd’hui, je suis content de ma journée  !  » Mais qu’en est-il du milieu  ? Les producteurs, diffuseurs, réalisateurs et metteurs en scène sont sûrement plus ouverts ou imaginatifs qu’il y a douze ans  ? Lorsqu’on aborde la question, l’acteur précise que rien n’a changé.« C’est toujours le même problème. Je refuse les mêmes affaires, on me propose les mêmes affaires. Je ne dis pas cela pour être pessimiste, mais ça ne change pas, même avec les années de métier.  » Pire, selon lui, on dirait que les rôles proposés sont encore plus pernicieusement vides aujourd’hui qu’auparavant.« Si tu regardes la description du personnage, c’est écrit  : il est Noir. C’est censé vouloir dire quelque chose, définir sa personnalité. En fait, ce sont des semblants de rôles. Le rôle paraît intéressant, parce que le personnage est là tout le temps, mais tu te rends compte qu’il est accessoire, qu’il ne fait pas du tout partie de l’histoire. Je dirais que pour 80% des rôles que j’ai joués jusqu’ici, je n’aurais pas eu besoin d’aller à l’École. En fin de compte, j’ai pris l’habitude d’inventer un personnage là où il n’y en avait pas.  »

L’imagination, une vertu qui se développe

Il semble que règne chez les décideurs un cruel manque d’imagination.« Si le rôle ne parle pas d’être Noir, ils ne voient pas l’intérêt d’embaucher un Noir. En même temps, je n’accuserais personne. Personnellement, je fais tous mes textes à partir de rêves. Eh bien dans mes rêves, il n’y a pas de Chinois. Si on n’en connaît pas, on n’en imagine pas.  » Voilà qui explique bien l’état actuel des choses. Pour le corriger, faudrait-il prôner une certaine discrimination positive, un moyen comme un autre de mieux représenter le Québec d’aujourd’hui  ? Didier Lucien considère qu’il n’est pas habilité à répondre à cette question.«  Je suis un acteur. Pourquoi la question n’est-elle pas posée aux producteurs  ? Tout ce que je peux dire, c’est que lorsque je m’écris un spectacle, je m’arrange pour avoir ce que je veux dedans.  » Dans le cas de Pure Laine, une télésérie dans laquelle il tient le premier rôle, celui d’un immigrant haïtien, la situation est encore plus complexe. En effet, les membres de la communauté haïtienne québécoise surveillent de près l’image que l’acteur projette d’eux. Cette inquiétude, le comédien la comprend très bien.« Au cours des quinze dernières années, je suis souvent sorti fâché de spectacles auxquels des amis noirs participaient, à cause de ce qu’on leur demandait de faire.  »

Il y a aussi les rôles stimulants, les personnages qu’on prend plaisir à défendre.« Ça arrive qu’on m’engage pour ce que je suis capable de faire. À la LNI ou dans la télésérie Dans une galaxie près de chez vous, la couleur de ma peau n’avait rien à voir. Je suis également content du rôle que je joue dans L’Histoire lamentable de Titus. Si je n’avais pas le bagage que j’ai, je ne pourrais pas faire ça.  » Plus lucide que défaitiste, Didier Lucien refuse de s’apitoyer sur son sort.« Je ne dresse pas un portrait sombre, mais réaliste. On fait tout avec la vie qu’on a. Je ne passe pas ma vie à brailler. Pourquoi faut-il que tout soit positif ou négatif  ?  » En conclusion, comme pour nous rassurer, le comédien ajoute  :« De toute façon, je ne fais rien sans plaisir, jamais.  »

 

DIDIER LUCIEN
Parmi les nombreux rôles que Didier Lucien a endossés depuis le début de sa carrière, ceux qu’il a campés dans Cabaret Neiges Noires, Dans une galaxie près de chez vous et Nicole sont sûrement parmi les plus marquants. En mars dernier, il tenait son« Premier premier rôle tragique classique  » dans L’Histoire lamentable de Titus, une production d’Omnibus. Depuis février 2005, sur les ondes de Télé-Québec, il incarne Dominique dans Pure Laine, une série télé qui s’attaque à un sujet rarement abordé au petit écran  : les minorités ethniques et leur point de vue sur la société québécoise.

 

 


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