NO 02 – automne 2005

Se prendre en main

Par Anne-Marie Cloutier

Trois ans, bientôt quatre, à emmagasiner des connaissances, des expériences et des mises à l’épreuve aussi diverses qu’exigeantes. Pour pouvoir se le permettre, l’été, on travaille à plein temps. On pourrait donc croire qu’un étudiant en Interprétation de l’École nationale de théâtre se glisse avec volupté dans les rares secondes de loisirs qui lui restent. Erreur. À preuve, les finissants Marie-Eve Huot, Nicolas Germain-Marchand, Fanny Rainville et Jean-Moïse Martin volent chaque instant libre qui leur est donné pour se consacrer à la mise sur pied de leur compagnie, joliment baptisée Les Poignées de porte.



Marie-Eve Huot, Jean-Moïse Martin, Fanny Rainville et Nicolas Germain-Marchand – © Hugo Couturier

L’initiative, qui surprend par sa précocité — rares sont les troupes de théâtre voyant le jour avant que leurs membres soient diplômés —, s’est élaborée dans un intervalle d’à peine un an. En effet, en 2002, Marie-Eve, Fanny et Nicolas, avec leur camarade Philippe Robert, conçoivent un numéro qu’ils présentent lors d’un cabaret de l’ÉNT. Le travail d’exploration préalable leur fait déjà prendre conscience de leurs affinités artistiques. Un an plus tard, après une deuxième expérience similaire, leur vient l’idée de fonder une troupe.

L’été 2004 constitue un point... tournant pour Les Poignées de porte. Phèble, parodie de Phèdre s’il était besoin de le préciser, est le premier spectacle de la troupe, présenté dans la cour intérieure de l’ÉNT. L’automne suivant, Jean-Moïse Martin prend le relais de Philippe Robert. Après avoir conçu un programme d’animation pour un concert donné par l’Orchestre métropolitain, Les Poignées de porte s’enthousiasment pour un projet non dénué d’ambition : faire l’adaptation scénique du Nez, une nouvelle de Gogol, et la monter...

« Nous avons longtemps cherché une pièce à quatre personnages, raconte Marie-Eve. Aucune ne nous inspirait. J’ai alors proposé Le Nez de Gogol, parce que je voue une passion à la littérature russe. Les autres ont tout de suite embarqué. »

Ne restait qu’un détail : l’adaptation de la nouvelle. Le hasard place alors Marie-Eve sur le chemin d’Olivier Kemeid (Écriture dramatique, 2003), auteur qui deviendra conseiller dramaturgique pour ce projet. « Il nous a donné une méthodologie », dit Nicolas. « Il respectait notre travail tout en le questionnant », précise Marie-Eve. « Et quand il a lu le texte une dernière fois, se rappelle Fanny encore étonnée, il nous a assuré qu’on ne pouvait pas déceler que cela avait été écrit à quatre mains. » Résultat : le spectacle sera présenté l’été prochain, également dans la cour intérieure de l’ÉNT. La compagnie en sera à sa deuxième création. En moins de deux ans.

« Ils ont créé une compagnie […] “pour aller vers les autres, refléter la société tout en en faisant partie. Tout en s’exprimant en notre nom”. » – Marie-Eve Huot

Une telle ferveur ne s’improvise pas. Les Poignées de porte, c’est plus qu’un projet. C’est un engagement, une entreprise à long terme, dont les fondations reposent sur une vision commune, personnelle, du théâtre. Pour Jean-Moïse, l’important est de « joindre le plus de monde possible, [d’]être accessible, clair, en tenant des propos pertinents ». Par ailleurs, comme la compagnie se spécialise pour le moment dans les projets estivaux, Fanny s’interroge en ce sens : « Qu’est-ce qui fait que les gens, l’été, sont prêts à payer pour voir un spectacle, alors que l’hiver ils ne se déplaceraient pas ? On aimerait attirer ce public, tout en allant à l’opposé des programmations habituelles, de l’humour gras. » Nicolas, lui, rêve pour leurs spectacles « d’absurde, de poésie et de décrochage ». En fait, résume Marie-Eve, « ce qui nous touche, c’est le ludisme, la poésie, la fantaisie. Et l’intelligence du texte ». Pas question d’entraves ! Si la troupe s’intéresse au théâtre d’objets, au théâtre jeune public et à la création, elle ne veut surtout pas se limiter ou exclure quoi que ce soit. Explorer, c’est la santé. D’autant plus que, comme le précise Marie-Eve, « nous sommes encore à préciser notre signature ».

SOURCES D’INSPIRATION

Justement, quand on fait ses premiers pas et que tout est encore à apprendre, de qui s’inspire-t-on ? Quels artistes phares éclairent le navire ? Étonnamment, les réponses ne fusent pas. On ne pense pas spontanément en ces termes. Les sources d’inspiration sont puisées autant dans des spectacles que chez certains artistes, souvent ceux avec qui on a travaillé.

« C’est un cliché, mais mes influences se retrouvent autant dans la vie qu’au théâtre, au cinéma ou en musique », avance Jean-Moïse. « Il faut savoir pour qui on joue, répond Fanny. Donc, sortir du théâtre, qui est parfois très fermé. » En insistant, cependant, quelques noms finissent par jaillir. Ainsi, Marie-Eve nomme le Théâtre de la Pire Espèce. « Ils partent de quelque chose qui est déjà là, de tangible, et ils le déconstruisent. Aussi, j’aime leur côté artisanal et le fait qu’ils ne semblent pas se prendre au sérieux. Frédéric Dubois et Les Fonds de tiroir, de Québec, m’inspirent beaucoup aussi. Ou encore, la compagnie Les Nuages en pantalon, qui a fait un brillant spectacle sur Satie, à partir de rien. Dans un autre registre, certaines productions du Festival de théâtre des Amériques, qui permettent des rencontres de plusieurs disciplines, des métissages inattendus. »

Fanny évoque de son côté Wajdi Mouawad, (Interprétation, 1991) parce que tout ce qu’il fait la « touche droit au cœur. Mais, ajoute-t-elle, je suis une jeune spectatrice et une jeune créatrice. Pour le moment, je me sens plutôt baignée dans tout un flot d’influences ». Un nom, cependant, fait l’unanimité. Celui de Gervais Gaudreault, metteur en scène et cofondateur de la compagnie de théâtre Le Carrousel. « Il a une vision du théâtre qui lui est propre et il a pris les moyens pour la transmettre. Sans jamais faire de compromis. En plus, il s’est associé avec Suzanne Lebeau, qui est une super auteure. » Et Nicolas renchérit : « Il ne fait aucune concession et il demeure libre, indépendant. Il prend le temps qu’il faut pour peaufiner un spectacle. Son temps à lui. Son intégrité est inspirante. Il fait ses spectacles de A à Z et il voit à toutes les étapes sans contrôler le travail de qui que ce soit. Cette démarche nous intéresse. »

L’indépendance et la liberté semblent des credo communs aux quatre finissants. Ils ont créé une compagnie, disent-ils, pour ne pas avoir à attendre l’appel de l’éventuel employeur. Mais, surtout, pour la « prise de parole » que cela permet. Pour le pouvoir de transmettre. Plus précisément, comme l’’exprime Marie-Eve, « pour aller vers les autres, refléter la société tout en en faisant partie. Tout en s’exprimant en notre nom ». Ce qui n’empêche pas Les Poignées de porte de souhaiter travailler avec des concepteurs qui s’exprimeraient à travers leurs spectacles et qui les suivraient tout au long de leur parcours.

Tous les quatre font par ailleurs un examen lucide de ce qui les attend à la sortie de l’École. Entre les rôles et les engagements exaltants, un comédien s’expose aussi au vide et au silence. Mais le vide peut se combler. « De devoir attendre après les engagements, dit Nicolas, d’espérer d’une audition à l’autre, de supplier constamment, c’est très dur pour l’ego. On se place en position d’infériorité. D’autres ont plus d’expérience que nous, c’est vrai. Mais ça n’empêche pas qu’on a des choses à dire et tout aussi valables. » Et Jean-Moïse conclut : « L’important est de toujours se maintenir en état d’action. »

DANS LES TRACES D’AUTRES FONDATEURS...
Plusieurs diplômés de l’École ont aussi fondé leur compagnie au cours ou dès la fin de leur formation. Citons d’abord un exemple récent : Point d’exclamation théâtre qui a été fondé par Vincent Côté (Interprétation, 2004), Pascal Lafond (Écriture dramatique, 2003) et Milane Ricard (Interprétation, 2004) pour présenter Le Doux Parfum du vide de Pascal Lafond lors de la dernière édition du Festival de théâtre des Amériques et en coproduction avec le Théâtre de la Vieille 17 à Ottawa. Aussi, les filles en Interprétation de la promotion 2003 (Amélie Chérubin-Soulières, Mélanie Desjardins, Valérie Dumas, Caroline Gendron, Geneviève Maynard) réunies sous le collectif du Théâtre Sans Borne, ont créé en septembre 2005 Parlons chasse et pêche, un spectacle mis en scène par Marie-Ève Gagnon (Mise en scène, 1996). Et il y a aussi Christian Lapointe (Mise en scène, 2005) qui a donné naissance au Théâtre Péril (et ce bien avant d’étudier à l’École !) ; Simon Cloutier (Production, 2004), Pascal Lafond (Écriture dramatique, 2003), Vincent-Guillaume Otis (Interprétation, 2003) et Éric Robidoux (Interprétation, 2005) à Schlock Théâtre ; Geneviève L. Blais (Mise en scène, 2003) au Théâtre À corps perdus ; Stéphanie Capistran-Lalonde (Production, 2002), Patrick Drolet (Interprétation, 2001) et Olivier Kemeid (Écriture dramatique, 2002) aux Trois Tristes Tigres ; Daniel Paquette (Interprétation, 2001) au Théâtre 100 Façons ; Francis Monty (Écriture dramatique, 1997) au Théâtre de la Pire Espèce ; Sylvain Bélanger (Interprétation, 1997) et Céline Brassard (Interprétation, 1997) au Théâtre du Grand Jour ; Olivier Choinière (Écriture dramatique, 1996) à ARGGL ; Pascal Contamine (Interprétation, 1995) au CIRAAM ; Dominick Parenteau-Lebeuf (Écriture dramatique, 1994) à Baraka Théâtre, etc.

 


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