NO 02 – automne 2005

Janine Sutto :
- La passion des planches

par Raymond Bertin

Sa présence sur les scènes et les écrans a marqué des générations de spectateurs. À 84 ans, forte de 65 années d’une carrière bien remplie, Janine Sutto a toujours la passion de ses débuts, à L’Arcade, en 1940. Sa mémoire s’avive pour évoquer ses chers camarades, Pierre Dagenais, avec qui elle fonda le Théâtre de l’Équipe, Jean Gascon et les fondateurs du TNM, sans oublier les auteurs, metteurs en scène et comédiens qu’elle a côtoyés. Pas nostalgique, toujours très active1, ce modèle de longévité est une groupie des jeunes. Entretien avec la lauréate du prix Gascon-Thomas 2005.



Photo d’époque de Janine Sutto

Dans son appartement du 17e étage, à Côte-des-Neiges, où elle vit depuis trente-trois ans, les photos de Jean Duceppe, de Denise Pelletier, de sa fille Mireille (Deyglun) et d’elle-même (sur scène) ornent les murs. Tirée à quatre épingles, coiffée, maquillée, petite et apparemment si fragile, mais grande — dans le sens noble du terme — et forte, énergique, « logique et lucide », elle ne fait pas de littérature avec les sentiments, dit les choses simplement, avec sincérité. Arrivée de France avec ses parents en 1930, elle se souvient du choc ressenti : « Quitter un pays à neuf ans... t’es une grande personne ! C’est quelque chose. Toutes les écoles, ici, à l’époque, étaient tenues par des religieuses... Je ne les comprenais pas, et elles ne me comprenaient pas. Ma mère me changeait d’école tous les ans. En bonne Parisienne, elle ne voulait pas me mettre d’uniforme : elle me mettait des robes à manches courtes, ah, j’étais l’objet de péché ! Mais je n’ai pas été malheureuse, car je suis tout de suite tombée sur deux familles : les Riddez, une famille française où il y avait huit filles et un garçon, des chats, des chiens — le bonheur ! — ; et les Villeneuve, une famille “canadienne” où il y avait aussi des enfants. »

ENTRER AU THÉÂTRE COMME À L’USINE

Déjà, petite fille, elle rêvait de devenir quelqu’un d’autre, de jouer des personnages. « À l’époque, rappelle-t-elle, il n’y avait pas d’école de théâtre. J’avais un frère qui était très ami avec Guy Mauffette, que j’ai connu alors que je devais avoir quatorze ans : en 1939-40, Guy m’a fait débuter à la radio. Concernant le théâtre, l’Italien Mario Duliani avait une troupe mi-professionnelle, mi-amateur : j’ai commencé dans la salle sous la Bibliothèque Saint-Sulpice, dans L’Aiglon où je jouais quatre rôles — il ne reculait devant rien, Duliani !. C’était mon premier contact avec le public. Ça devait être vraiment drôle de me voir : j’y faisais une paysanne et, devant l’empereur François-Joseph, j’avais une phrase, dont je me rappellerai toute ma vie, que je trouvais tragique, car je lui disais que “le vent avait fait mourir toutes mes poules”. Tous les soirs, il y avait un éclat de rire incroyable ! J’étais dans tous mes états, j’essayais de varier l’interprétation, je n’y suis jamais arrivée. Et monsieur Duliani me disait : “Mais ma petite, ne te plains pas, c’est très difficile de faire rire une salle !” »

« L’Arcade, c’était de l’usine, lance-t-elle. On jouait une pièce par semaine, quatorze représentations, en matinée et en soirée, et on répétait à minuit. Autant vous dire que la souffleuse était importante. Enfin, pas pour moi, car j’ai commencé par de petits rôles. On jouait le répertoire de Paris : des comédies dramatiques, Bernstein, Bataille, et des comédies. On était payés 25 $ par semaine, et il fallait qu’on s’habille ! » (Entendre : fournir les costumes de scène...) Une expérience pas toujours probante sur le plan artistique, mais quelle école ! « Les étudiants qui sortent de l’école après quatre ans savent ce que c’est qu’une production, le son, l’éclairage... Pour nous, l’apprentissage était plus lent, on se rendait moins compte, mais on n’était pas idiots, on savait que ce n’était pas tout à fait ça qu’on voulait faire. »

L’ÉQUIPE ET LE NOUVEAU MONDE

En 1943, Pierre Dagenais fonde le Théâtre de l’Équipe avec un haut idéal d’exigence. Janine Sutto, à ses côtés, y jouera de grands rôles du répertoire moderne : Tessa et Fanny dans Marius de Pagnol ; Julie dans Liliom de Molnár. « Pierre avait un grand talent, dit-elle, il sentait les choses. Il me faisait penser à Barrault à son meilleur. Mais lui, Pierre, qui était si bon au début, n’est pas devenu un bon acteur. Barrault non plus d’ailleurs. Quant à Jean [Gascon], je l’ai beaucoup aimé ! C’est surtout en France que je les ai connus, en 1947, Jean, Jean-Louis [Roux], Éloi [de Grandmont]. Quand ils sont revenus, tout le monde s’est rallié autour d’eux. Au début, au TNM [fondé en 1952], il n’y avait rien. Il n’y avait pas de ministère [le ministère des Affaires culturelles sera créé en 1961], il fallait des mécènes. Mais qu’on soit payés ou non, ça ne nous dérangeait pas du tout. »

Sur l’aventure difficile du TNM, elle a son idée : « Ils étaient trop de directeurs, ils étaient cinq ! Le théâtre, c’est une histoire d’amour. Si vous êtes trop nombreux et si en plus vous faites le même métier, acteur et metteur en scène, c’est difficile. Jean et Jean-Louis, Hoffman, Groulx, Gadouas, c’était du monde, ça ! Jean a été un personnage primordial, mais lui aussi voulait jouer. Pourtant, il était meilleur metteur en scène et animateur... Je l’ai tellement aimé, Jean, et comme être humain, et pour ce qu’il a fait pour le théâtre. Je suis très Gascon, moi ! De toute façon, Denise [Pelletier] et moi, on était heureuses avec eux, on pouvait dire ce qu’on pensait, mais on n’avait pas le réflexe de se dire : “ben coudon”, on pourrait être directrices ! On était peut-être en retard... »

« Il faut que les jeunes interprètes se réunissent, qu’ils choisissent, qu’il y en ait qui écrivent... C’est ça qui fait, je trouve, que le théâtre est en pleine effervescence. »



Serge Denoncourt et Janine Sutto dans Harold et Maude, pièce présentée à la Nouvelle Compagnie Théâtrale en 1984. « Une pièce magique ! », qu’elle a jouée deux fois au cours de sa carrière.
– © André Lecoz

LE DÉSIR DE TRANSMISSION

Cinq décennies plus tard, elle juge que les vrais leaders de notre théâtre sont les auteurs — Dubé, qu’elle a beaucoup joué, le tandem Tremblay-Brassard (elle fut de la création des Belles-Sœurs en 68) —, relayés aujourd’hui par d’excellents metteurs en scène, les Denoncourt, Cyr, Faucher, Bellefeuille, Mouawad, Haentjens... Il suffit de fréquenter un peu les premières pour savoir que madame Sutto est une indéfectible spectatrice des petits comme des grands théâtres, incluant les exercices publics des écoles. Elle, qui en a aidé plusieurs à préparer leurs auditions d’entrée, se réjouit des possibilités qui s’offrent aux jeunes interprètes : « Plusieurs vivent de la postsynchro. Puis, il y a un tas de petites troupes ; c’est la solution. Moi je leur dis : ne vous mettez pas à côté du téléphone pour attendre la merveilleuse chose qui va vous arriver, ou dites-vous bien que si vous faites une série... J’ai connu des filles qui faisaient une série pendant trois ans, et après, fini. C’est terrible, ça ! Il faut qu’ils se réunissent, qu’ils choisissent, qu’il y en ait qui écrivent... C’est ça qui fait, je trouve, que le théâtre est en pleine effervescence. »

Surprise, touchée de l’honneur que lui fait l’ÉNT en lui décernant le prix Gascon-Thomas, elle s’exclame : « Ça me fait plaisir parce que c’est quand même Jean qui a fondé cette école. Je me souviens de tout ! » Et elle ajoute : « J’aimerais parler aux élèves, pas pour leur donner des conseils, mais pour leur rappeler certaines choses importantes : la principale qualité d’un comédien, c’est de savoir écouter. À mon avis, c’est ce qui fait une présence sur scène. C’est très difficile d’écouter pour votre profit, à vous. Mais, si vous écoutez, vous allez répondre ce qu’il faut. À l’école, ils sont entourés, ils jouent de grands rôles ; ce n’est pas nécessairement ce qui arrivera à leur sortie. Je dis ça parce que je voudrais qu’ils soient... logiques et lucides, humbles. Mais ils le sont déjà », conclut-elle, admirative.

Janine Sutto fait partie du projet de Brigitte Haentjens, Tout comme elle — qui réunit 50 comédiennes à l’Usine C, en janvier 2006 —, après avoir joué tout l’été au Théâtre de Rougemont dans Un mariage pas comme les autres, spectacle qui la mènera en tournée au Québec dès février. Puis, en avril, elle participera à la nouvelle création de Jean Marc Dalpé, Août (un souper à la campagne), à La Licorne, ce qui la fait rigoler : « Quand Jean-Denis (Leduc) m’a téléphoné, il y a plus d’un an, j’ai dit : C’est à vos risques ! Je n’ai pas dit : prévois quelqu’un d’autre comme doublure, mais quasiment ! »

 


Retour au début de l'article