| Le leadership :
- Inné ou acquis ?
Par André Lavoie

Une scène de l’exercice public In Flagrante, créé par Sarah Stanley, Nick Carpenter et les finissants 2005 de la section anglaise de l’ÉNT en octobre 2004. – © Maxime Côté |
On dit souvent que le talent ne s’enseigne pas. Dans le domaine artistique, il a pourtant plus de chances de s’épanouir au sein d’un milieu propice à l’esprit de découverte et animé par des gens passionnés
et convaincus. Certains croient la même chose à propos du leadership : il s’agirait tout bonnement d’un trait de caractère que possèdent certains individus, plus chanceux que la moyenne. Mais voilà, un leader n’agit pas seul dans son coin
: ce sont plutôt des concours de circonstances, voire des « accidents », qui le mettent au monde. Pas un quelconque assemblage de gènes hérités de ses parents...
Des « accidents », l’École nationale de théâtre veut en provoquer de plus en plus. Ce n’est ni une menace ni un vœu pieux, de l’aveu même de Simon Brault, directeur général, pour qui le nouveau Programme de leadership
artistique et culturel (PLAC), soutenu financièrement par la fondation J. W. McConnell, représente bien plus qu’une forme de « parascolaire essentiel » . Destiné à soutenir des projets novateurs soumis par des étudiants ou des diplômés
récents, le programme n’est pas une forme déguisée de producteur généreux pour spectacle fauché, mais un apport essentiel à des démarches artistiques qui s’égarent délibérément hors des sentiers
battus. Avis aux têtes chercheuses et autres empêcheurs de tourner, et de jouer, en rond. Et bien sûr, aux leaders.
Le mot est sans doute galvaudé, s’accordant souvent avec « gestion », « marketing » ou « management », mais, pour Simon Brault, favoriser le leadership dans le domaine culturel n’a rien d’une simple question de mode. Il s’agit
de la vitalité même des institutions culturelles qui est en jeu ; celles-ci sont d’ailleurs le reflet fidèle, et parfois cruel, des sociétés qui les soutiennent... d’où émanent ceux qui dirigeront leurs destinées, ou voudront
bruyamment les remettre en question. Et la société a tout à gagner à former non seulement des artistes accomplis, mais des visionnaires qui font sauter les barrières du conformisme, secouant ainsi la médiocrité, l’inertie, les préjugés
et l’ignorance. Toutefois, « artiste » ne rime plus nécessairement avec « avant-gardiste », selon Simon Brault. « Dans une école de théâtre comme la nôtre, souligne-t-il, il y a 45 ans, les individus qui s’y inscrivaient étaient
presque par définition des gens prêts à être perçus comme marginaux et à jouer un rôle de pionnier : faire du théâtre, ce n’était pas dans l’air du temps. Aujourd’hui, en 2005, il serait facile de former
des gens talentueux, avec des habiletés et des connaissances, plus préoccupés à se conformer au moule d’une école de théâtre que par l’idée d’explorer de nouveaux territoires. Évidemment, ce n’est pas
notre choix. »
Pour favoriser cette exploration, il faut souvent un meneur, un défricheur, qui ne travaille surtout pas dans la solitude. Car un leader n’est exceptionnel que dans la mesure où il sait s’entourer, où sa passion rejoint celle de ceux qui veulent participer à l’aventure,
la rendre viable et accessible. Charles Landry 1, consultant pour l’organisation britannique COMEDIA et auteur de l’essai The Creative City, croit même que les leaders sont en quelque sorte... des conteurs : « Le leader raconte une histoire extraordinaire, précise-t-il,
et son talent est de persuader chaque personne qu’elle a un rôle important à jouer dans cette histoire. Il a la capacité de faire les choses dont il parle, mais ça va bien au-delà de la fonctionnalité, et surtout de ses propres intérêts. »
Robert Palmer 2, d’origine canadienne et maintenant basé à Bruxelles, lui aussi consultant dans le domaine culturel, constate « un véritable appétit pour une nouvelle sorte de leadership. On ne compte plus le nombre de livres, de conférences
et de colloques sur ce sujet. À travers le monde, on dénombre pas moins d’une centaine d’instituts fondés pour comprendre la nature du leadership ». Il croit aussi que ce phénomène est directement lié à une crise sur le
plan politique, dans les nations comme au sein des villes, ainsi que dans les grandes institutions culturelles. Pour lui, le leadership « ne peut pas se réduire à une simple question de personnalité. On ne parle pas ici de pures compétences, poursuit-il,
mais de trois éléments essentiels : une vision, de la crédibilité, et de l’intégrité. La vision constitue cette capacité à anticiper, à voir l’avenir, à travers l’imagination. La crédibilité,
elle, n’existe qu’à la condition que ceux qui sont dirigés demeurent convaincus que leur leader croit en ce qu’il dit. Et l’intégrité, c’est la manière dont un individu pense et agit, guidé par de véritables
principes éthiques et moraux. »
« Le leader raconte une histoire extraordinaire et son talent est de persuader chaque personne qu’elle a un rôle à jouer dans cette histoire. » – Charles Landry
Ces principes pourraient sans doute s’appliquer à certains politiciens et « leaders d’opinion », mais Charles Landry, lui, ne croit pas que le leadership, tout comme la créativité d’ailleurs, constitue l’apanage de quelques privilégiés. « Je
peux affirmer que tout le monde possède un potentiel créatif, mais que certains le sont plus que d’autres. Je pense aussi que tout le monde pourrait être un peu plus créatif ! C’est la même chose pour le leadership. Alors, au lieu de l’enseigner,
il faut mettre en place des conditions favorables. » Le PLAC en est une, même si, pour sa part, Simon Brault reconnaît que c’est « un acte de foi », calculé, et échelonné sur quatre ans : « Avec nos moyens, si l’on soutient
un projet, on peut jouer un rôle décisif. »
Décisif, mais surtout essentiel pour le futur dynamisme de la culture en général, et du théâtre en particulier. Le programme ne cherche pas à promouvoir l’art pour l’art, mais à inscrire la pratique théâtrale au cœur
des préoccupations, des questionnements, de la société actuelle. Une société par ailleurs secouée par de forts vents de changement, mondialisation oblige : des vents nombreux, rapides, déroutants. Et le théâtre ne vit pas en
marge de ces bouleversements. « Quand je vais dans un festival de théâtre, raconte Robert Palmer, je ne sais plus du tout ce que je vais voir ! C’est de plus en plus difficile de définir clairement les disciplines artistiques puisque les frontières entre
chaque discipline sont en train d’éclater. Et les démarches les plus intéressantes sont celles qui reflètent ces changements, ces transitions. »
Cette bousculade de signes rappelle donc l’importance des leaders culturels, entre autres pour aider les citoyens à voir clair. Pour cela, « les leaders doivent être capables d’aller chercher l’émotion des gens et de générer quelque
chose de significatif, précise Charles Landry. Et ce n’est pas nécessairement un metteur en scène, ou même un artiste, qui peut y arriver ». Car le défi est grand, selon Robert Palmer. « On ne peut pas résoudre les problèmes
du XXIe siècle avec une philosophie issue du XIXe... Maintenant, l’amélioration des villes — sachez que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité la moitié de la planète va bientôt y vivre — ne passe
pas par ce qui est “fabriqué”, mais par le capital culturel et intellectuel. La vraie ressource, ce n’est plus les usines, les banques, les services, mais les gens, leur intelligence, leur passion, leur imagination. C’est la créativité de ceux
qui vivent dans ces villes, ou les dirigent, qui va faire leur succès futur. »
Sur ce point, Charles Landry se fait un peu plus nuancé. « Je crois que la culture est une grande force de développement, mais tout le monde n’est malheureusement pas d’accord. Lorsque c’est le cas, il faut en accorder le mérite aux leaders
culturels, puisqu’ils ont réussi à faire en sorte que les gens qui ne voyaient pas ça puissent le découvrir. » Robert Palmer reconnaît d’ailleurs que les leaders culturels sont parfois « marginalisés ». Mais peut-être
parce qu’ils ne sont-ils pas assez nombreux à prêcher la bonne parole culturelle ? Alors, s’il est vrai, comme le veut le proverbe africain, qu’il faut un village pour éduquer un enfant, ce n’est pas trop d’un programme pour cultiver ses
leaders...
En 1978, Charles Landry a fondé COMEDIA, un organisme de consultation en développement culturel basé à Gloucestershire, au Royaume-Uni. Depuis cette époque, il collabore à de nombreux projets de revitalisation urbaine en Europe mais également
en Afrique du Sud et en Nouvelle-Zélande. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages dont The Creative City: A Toolkit for Urban Innovators (2000) et Culture at the Crossroads: Culture and Cultural Institutions at the Beginning of the 21st Century (2001), en collaboration
avec Marc Pachter.
Originaire de Toronto et maintenant établi à Bruxelles, Robert Palmer travaille dans le secteur culturel depuis plus de vingt ans. Avant de devenir consultant en développement culturel pour de nombreuses villes d’Europe, à la Commission Européenne
et au Conseil de l’Europe, il fut directeur des Affaires Culturelles de la ville de Glasgow et directeur des secteurs danse et théâtre au Scottish Arts Council. Il donne de nombreux ateliers et conférences à travers le monde.
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