NO 01 – printemps 2005

Les voyages de Carole
- Point de vue de Carole Fréchette

Par Marie Labrecque

Avec une œuvre traduite en huit langues et présentée sur trois continents, Carole Fréchette (Interprétation, 1973) est certainement l’une des dramaturges québécoises les plus jouées à l’étranger. Produites en Amérique latine et beaucoup en Europe, ses pièces ont aussi été vues jusqu’au Sénégal ou au Liban. L’auteure fait régulièrement ses valises – mais pas toujours, faute de disponibilité – pour assister à ces représentations hors frontières.



Carole Fréchette – © Lorne Huston

Un contact qu’elle juge important. « Ça me nourrit beaucoup. Je vois comment mes pièces vivent autrement, dans une autre culture, une autre langue. C’est un grand plaisir. C’est très curieux de voir sa pièce dans une langue étrangère. C’est à la fois quelque chose qui nous appartient, et qui nous a échappé complètement. »

Pour la dramaturge, la sonorité des mots prend alors souvent le relais du sens. « C’est comme si je recevais juste la musique de la pièce. Ce n’est pas tout à fait ma musique, mais, en même temps, je la reconnais un peu. Parfois, quand je ne sais pas exactement à quelle réplique le personnage est rendu, je me laisse bercer par la musicalité du texte... »

Entendre son œuvre dans une langue d’une couleur très différente peut parfois s’avérer surprenant. Ce fut le cas du Collier d’Hélène, créé partiellement en arabe au Liban. « C’était très impressionnant : j’avais l’impression que ça décuplait la force de ce que disaient mes personnages. » Devant une langue qui lui est inintelligible, l’auteure devient aussi particulièrement attentive au jeu et à la présence des acteurs. « Ce qui se dégage d’eux devient très important, ce sont eux qui me transmettent les émotions. »

Une leçon de détachement

Lauréate en 2002 du prix Siminovitch de théâtre – le plus important au Canada –, Carole Fréchette est aussi de plus en plus jouée dans les autres provinces. « Quand mes pièces sont en version anglaise – une langue que je comprends –, c’est autre chose. Je reconnais mon histoire, mais dans une autre poésie. Et on dirait que j’apprécie davantage. Souvent, il me semble que ça sonne mieux ! » rigole-t-elle.

Une perception attribuable à la distance, géographique comme linguistique. « Autant je peux être crispée quand mes pièces sont jouées à Montréal, autant j’ai une espèce d’innocence dans une ville étrangère où personne ne me connaît : je ressens juste le plaisir de voir quelque chose qui m’a appartenu, et dont on s’est emparé complètement pour en faire un objet s’adressant à une autre culture... C’est très reposant et libérateur ! Je trouve que d’aller voir des productions à l’étranger, ça nous apprend le détachement parce que c’est impossible d’avoir le contrôle. Moi, j’arrive le soir de la représentation et je suis mise devant un fait accompli. Ça m’enseigne que ma pièce vit, se transforme. Parfois à mon goût, parfois non. Je ne me reconnais pas toujours dans les visions des metteurs en scène. Mais c’est malgré tout ma pièce, il y a là quelque chose de moi. Et si ça ne me plait pas, le lendemain je m’en vais et je n’y pense plus ! (rires) »

«  Ça m’enseigne que ma pièce vit, se transforme.  »

Même les productions qui lui semblent les plus incongrues peuvent révéler à l’auteure des aspects insoupçonnés de ses pièces (Carole Fréchette cite en exemple une version trash de la tendre Peau d’Élisa en Allemagne !). « Ça me montre que le texte peut contenir, supporter cette dimension-là. Parfois, je vois des couleurs, des angles et des lectures que je n’avais jamais imaginés, et qui sont possibles. »

Paradoxalement, Carole Fréchette considère que son œuvre est fortement ancrée dans une sensibilité québécoise. Sa réussite sur la scène internationale lui confirme donc la nécessité de puiser dans ses propres perceptions du monde. « Quand j’écris, je ne me demande pas ce qui aura du succès en France. Au contraire, si ça m’a donné une conviction, c’est que le local est universel. Ce qui nous est personnel, notre vérité, ça contient tellement de choses qu’on ne soupçonne pas... »

 

Parmi l’œuvre abondante de Carole Fréchette, on compte notamment Les Quatre Morts de Marie (1991), Les Sept Jours de Simon Labrosse (1995), La Peau d’Élisa (1996), Le Collier d’Hélène (2000), Violette sur la terre (2001) et Jean et Béatrice (2002).

 

 


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