Théâtre
et Société : toutes couleurs unies ?
par André Lavoie
Si le visage du Québec
a pris de belles couleurs depuis les 30 dernières années,
la réalité multiethnique demeure un sujet vaste
et complexe. La culture, et particulièrement celle véhiculée
dans les médias de masse, témoigne-t-elle à
sa juste mesure de lapport des communautés culturelles
et, surtout, propose-t-elle de nouveaux visages venant de tous
les horizons pour mieux illustrer ces changements ? Des acteurs
dorigines diverses — mais tous avec un accent bien
dici ! — ont raconté au Journal
les difficultés, et aussi les avantages, à avoir
la peau noire, les yeux bridés ou le teint basané
dans un milieu artistique, somme toute, petit... et parfois fermé.
Une vision corroborée, ou nuancée, par des directrices
de casting, qui doivent composer tant avec les attentes de leurs
clients quavec les aspirations des comédiens voulant
les impressionner.
Pour Louise Lacoste, directrice de
casting en publicité depuis 29 ans, lévolution
des mentalités est fulgurante : « Au début
de ma carrière, aucun client ne voulait engager un acteur
noir ou asiatique. Les attitudes ont énormément
changé, le milieu manifeste beaucoup plus douverture. »
Marie-Jan Seille, elle aussi directrice de casting, qui travaille
autant pour le cinéma que pour la télévision,
perçoit encore des réserves lorsquelle suggère
des acteurs issus de minorités visibles. « Certains
considèrent que cest une très bonne idée
tandis que dautres vous diront tout de suite que ça
ne fonctionne pas. » Elle compare dailleurs cette
discrimination à celle que peuvent éprouver parfois
les actrices pour des rôles pensés à lorigine
pour des hommes. « Dans une liste de rôles, souligne-t-elle,
lorsque lon voit un juge, un policier, un concierge, il
faut se dire : pourquoi ça ne pourrait pas être une
juge, une policière, une concierge... »
| 
Frédéric
Pierre |
Si Marie-Jan Seille ne cache pas non
plus quelle-même et dautres membres de sa confrérie
font parfois preuve « dun manque dimagination »,
elle explique la présence relative dacteurs issus
de minorités visibles par un autre phénomène
: le peu de comédiens disponibles. « Dans une
production sur laquelle jai travaillé, précise-t-elle,
il était si difficile de trouver un acteur pour jouer le
père de famille dun certain âge et de race
noire que lon sétait pratiquement résigné
à changer la couleur de peau de la famille... »
Même son de cloche chez
Louise Boisvert, directrice de casting en publicité : « Dans
le bottin de lUnion des artistes, il ne faut pas se leurrer,
il ny a pas 150 acteurs noirs. Même chose chez les
Asiatiques : peut-être cinq gars et cinq filles, et à
peu près tous du même âge ! » Et
puisquen publicité, un acteur ne peut vanter deux
produits concurrents en même temps, les possibilités
sont encore plus limitées.
Concernant le petit bassin dacteurs,
« cest un peu facile comme explication »,
soffusque Kéna Molina, comédienne dorigine
chilienne que lon a pu voir aux côtés de Pascale
Bussières dans Between
the Moon and Montevideo du réalisateur
Attila Bertalan. « Des acteurs, il y en a. Le
problème, cest que la plupart des rôles offerts
sont si caricaturaux ! Je connais des acteurs chiliens de 40 ou
50 ans qui nont aucune difficulté à trouver
du travail. Pourquoi ? Parce quils parlent tous français
avec un accent ! Ils incarnent la vision stéréotypée
du Latino Américain... » Pour
Kéna Molina, le véritable problème se situe
aussi à un autre niveau : « La télévision
est contrôlée par des producteurs qui font des émissions
destinées dabord aux commanditaires, et non au public.
Pour faire du cash,
on table sur les valeurs sûres. Toutes nos difficultés
comme acteurs, et ensuite comme acteurs issus de minorités
visibles, découlent de cette réalité. »
| 
Kéna Molina |
Une réalité qui pourtant
en favorise dautres, leur permettant à tout le moins
de gagner leur vie. La feuille de route télévisuelle
de Frédéric Pierre est longue (Zap,
Tag, Virginie, Allô Prof, Music Hall),
mais le jeune comédien noir comprend très bien lindignation
de Kéna Molina. Selon lui, « les dirigeants
de ces milieux font un effort, mais ça ne leur vient pas
naturellement. Depuis 10 ou 12 ans, cest la mode davoir
au moins un Noir par télésérie. Ça
donne du travail, mais... le chiffre deux semble impossible à
atteindre, et cest rarement des rôles de premier plan.
Je suis conscient que 75 % du temps, je joue le Noir de service,
mais jai quand même eu la chance de décrocher
un très bon rôle dans la série de Fabienne
Larouche, Music Hall
: il y a une famille noire, mais la couleur de la peau nest
pas du tout un enjeu. La famille
ne subit pas de racisme, elle vit un drame comme dans nimporte
quelle autre famille, de nimporte quelle origine. »
En tant quacteur noir, Henri
Pardo pose lui aussi un jugement critique, constatant les efforts
des uns, mais voyant aussi les limites des autres. Il nirait
pas jusquà évoquer directement le racisme,
parlant plutôt de « paresse ». Il
se souvient quau Conservatoire dart dramatique de
Montréal, on lui avait confié le rôle de Roméo
dans la célèbre pièce de Shakespeare. «
Les professeurs essaient toujours de trouver des activités
pour enrichir nos personnages. Un dentre eux mavait
lancé un ballon pour que je devienne un Roméo joueur
de basket-ball... En théorie, ce nest pas une mauvaise
idée, mais ça reproduit bien des clichés. »
Parfois cest plus subtil
: « Dans la série
Cauchemar damour, je jouais
un réceptionniste dorigine haïtienne, ma couleur
de peau nétait pas un enjeu, mais mon personnage
se nommait Jean-Baptiste... » Un peu comme si tous
les Québécois avaient Tremblay comme nom de famille !
Si jouer des personnages clichés
permet aux acteurs de payer leur loyer, la routine sinstalle
vite, limitant encore plus la place des interprètes dans
des productions parfois lourdes, comme les téléromans.
Cest ce désintérêt relatif qui a gagné
Marie-Christine Lê-Huu. Elle na pas fait une croix
sur son métier de comédienne, mais trouve en lécriture
une nouvelle façon de sexprimer, plus stimulante.
« Très rapidement,
jai joué les Asiatiques de service (dans
4 1/2 par exemple), mais on
me téléphonait rarement pour autre chose, raconte
la comédienne. Mon véritable problème, cest
que je me sens profondément Québécoise ;
je nai jamais mis les pieds au Vietnam, donc je nai
pas en moi toute la richesse de ce patrimoine. À la limite,
quand on me demande dincarner une Asiatique, cest
une imposture. Jouer les timides et les discrètes, comme
le veut le cliché, je nen retire aucun plaisir, tandis
que les rôles de composition
»
Marie-Christine Lê-Huu nest
dailleurs pas la seule à vivre cette curieuse tricherie,
Kéna Molina affiche son ras-le-bol à ne jouer que
« les bonnes et les prostituées »
tandis quHenri Pardo travaille de plus en plus en anglais,
pour des productions canadiennes ou américaines, où
on lui offre plutôt des rôles duniversitaires
ou dagents du FBI. Si
certaines réalités liées à leurs « différences »
conduisent à certains obstacles — « Faire
partie dune minorité visible, ça nous coupe
de toute une partie du théâtre de répertoire,
et aussi du répertoire québécois »,
précise Marie-Christine Lê-Huu — tous les acteurs
interrogés ne croient pas que les aléas du métier,
leurs frustrations, sont uniquement liés à leurs
origines ethniques.
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Henri Pardo
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« Jai plein damis
qui sont de merveilleux comédiens... et on ne les voit
nulle part. Ce nest pas à cause de la couleur de
leur peau, souligne Kéna Molina. Les acteurs, tous les
acteurs, sont foncièrement seuls dans ce milieu si clos. »
Si Frédéric Pierre nhésite pas à
se qualifier de « privilégié »,
il reconnaît que bien de ses camarades éprouvent
toutes sortes de difficultés à simposer. Et
les acteurs interrogés reconnaissent la lassitude, lennui,
quon éprouve à incarner pas seulement des
caricatures de personnages emblématiques des communautés
culturelles, mais toutes sortes de caricatures. « Cest
faux de dire que la couleur, lorigine ethnique, ce nest
pas important », précise Henri Pardo.« Nous
sommes tous différents comme individus, mais ces différences
doivent être illustrées avec nuance et authenticité.
» Voilà un grand défi posé à
bien des producteurs, des réalisateurs et des scénaristes...
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