NO 19 – PRINTEMPS / SPRING 2002
Théâtre et Société : toutes couleurs unies ?
par André Lavoie

Si le visage du Québec a pris de belles couleurs depuis les 30 dernières années, la réalité multiethnique demeure un sujet vaste et complexe. La culture, et particulièrement celle véhiculée dans les médias de masse, témoigne-t-elle à sa juste mesure de l’apport des communautés culturelles et, surtout, propose-t-elle de nouveaux visages venant de tous les horizons pour mieux illustrer ces changements ? Des acteurs d’origines diverses — mais tous avec un accent bien d’ici ! — ont raconté au Journal les difficultés, et aussi les avantages, à avoir la peau noire, les yeux bridés ou le teint basané dans un milieu artistique, somme toute, petit... et parfois fermé. Une vision corroborée, ou nuancée, par des directrices de casting, qui doivent composer tant avec les attentes de leurs clients qu’avec les aspirations des comédiens voulant les impressionner.

Pour Louise Lacoste, directrice de casting en publicité depuis 29 ans, l’évolution des mentalités est fulgurante : « Au début de ma carrière, aucun client ne voulait engager un acteur noir ou asiatique. Les attitudes ont énormément changé, le milieu manifeste beaucoup plus d’ouverture. » Marie-Jan Seille, elle aussi directrice de casting, qui travaille autant pour le cinéma que pour la télévision, perçoit encore des réserves lorsqu’elle suggère des acteurs issus de minorités visibles. « Certains considèrent que c’est une très bonne idée tandis que d’autres vous diront tout de suite que ça ne fonctionne pas. » Elle compare d’ailleurs cette discrimination à celle que peuvent éprouver parfois les actrices pour des rôles pensés à l’origine pour des hommes. « Dans une liste de rôles, souligne-t-elle, lorsque l’on voit un juge, un policier, un concierge, il faut se dire : pourquoi ça ne pourrait pas être une juge, une policière, une concierge... »

Frédéric Pierre

Si Marie-Jan Seille ne cache pas non plus qu’elle-même et d’autres membres de sa confrérie font parfois preuve « d’un manque d’imagination », elle explique la présence relative d’acteurs issus de minorités visibles par un autre phénomène : le peu de comédiens disponibles. « Dans une production sur laquelle j’ai travaillé, précise-t-elle, il était si difficile de trouver un acteur pour jouer le père de famille d’un certain âge et de race noire que l’on s’était pratiquement résigné à changer la couleur de peau de la famille... » Même son de cloche chez Louise Boisvert, directrice de casting en publicité : « Dans le bottin de l’Union des artistes, il ne faut pas se leurrer, il n’y a pas 150 acteurs noirs. Même chose chez les Asiatiques : peut-être cinq gars et cinq filles, et à peu près tous du même âge ! » Et puisqu’en publicité, un acteur ne peut vanter deux produits concurrents en même temps, les possibilités sont encore plus limitées.

Concernant le petit bassin d’acteurs, « c’est un peu facile comme explication », s’offusque Kéna Molina, comédienne d’origine chilienne que l’on a pu voir aux côtés de Pascale Bussières dans Between the Moon and Montevideo du réalisateur Attila Bertalan. « Des acteurs, il y en a. Le problème, c’est que la plupart des rôles offerts sont si caricaturaux ! Je connais des acteurs chiliens de 40 ou 50 ans qui n’ont aucune difficulté à trouver du travail. Pourquoi ? Parce qu’ils parlent tous français avec un accent ! Ils incarnent la vision stéréotypée du Latino Américain... » Pour Kéna Molina, le véritable problème se situe aussi à un autre niveau : « La télévision est contrôlée par des producteurs qui font des émissions destinées d’abord aux commanditaires, et non au public. Pour faire du cash, on table sur les valeurs sûres. Toutes nos difficultés comme acteurs, et ensuite comme acteurs issus de minorités visibles, découlent de cette réalité. »

Kéna Molina

Une réalité qui pourtant en favorise d’autres, leur permettant à tout le moins de gagner leur vie. La feuille de route télévisuelle de Frédéric Pierre est longue (Zap, Tag, Virginie, Allô Prof, Music Hall), mais le jeune comédien noir comprend très bien l’indignation de Kéna Molina. Selon lui, « les dirigeants de ces milieux font un effort, mais ça ne leur vient pas naturellement. Depuis 10 ou 12 ans, c’est la mode d’avoir au moins un Noir par télésérie. Ça donne du travail, mais... le chiffre deux semble impossible à atteindre, et c’est rarement des rôles de premier plan. Je suis conscient que 75 % du temps, je joue le Noir de service, mais j’ai quand même eu la chance de décrocher un très bon rôle dans la série de Fabienne Larouche, Music Hall : il y a une famille noire, mais la couleur de la peau n’est pas du tout un enjeu. La famille ne subit pas de racisme, elle vit un drame comme dans n’importe quelle autre famille, de n’importe quelle origine. »

En tant qu’acteur noir, Henri Pardo pose lui aussi un jugement critique, constatant les efforts des uns, mais voyant aussi les limites des autres. Il n’irait pas jusqu’à évoquer directement le racisme, parlant plutôt de « paresse ». Il se souvient qu’au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, on lui avait confié le rôle de Roméo dans la célèbre pièce de Shakespeare. « Les professeurs essaient toujours de trouver des activités pour enrichir nos personnages. Un d’entre eux m’avait lancé un ballon pour que je devienne un Roméo joueur de basket-ball... En théorie, ce n’est pas une mauvaise idée, mais ça reproduit bien des clichés. » Parfois c’est plus subtil : « Dans la série Cauchemar d’amour, je jouais un réceptionniste d’origine haïtienne, ma couleur de peau n’était pas un enjeu, mais mon personnage se nommait Jean-Baptiste... » Un peu comme si tous les Québécois avaient Tremblay comme nom de famille !

Si jouer des personnages clichés permet aux acteurs de payer leur loyer, la routine s’installe vite, limitant encore plus la place des interprètes dans des productions parfois lourdes, comme les téléromans. C’est ce désintérêt relatif qui a gagné Marie-Christine Lê-Huu. Elle n’a pas fait une croix sur son métier de comédienne, mais trouve en l’écriture une nouvelle façon de s’exprimer, plus stimulante. « Très rapidement, j’ai joué les Asiatiques de service (dans 4 1/2 par exemple), mais on me téléphonait rarement pour autre chose, raconte la comédienne. Mon véritable problème, c’est que je me sens profondément Québécoise ; je n’ai jamais mis les pieds au Vietnam, donc je n’ai pas en moi toute la richesse de ce patrimoine. À la limite, quand on me demande d’incarner une Asiatique, c’est une imposture. Jouer les timides et les discrètes, comme le veut le cliché, je n’en retire aucun plaisir, tandis que les rôles de composition… »

Marie-Christine Lê-Huu n’est d’ailleurs pas la seule à vivre cette curieuse tricherie, Kéna Molina affiche son ras-le-bol à ne jouer que « les bonnes et les prostituées » tandis qu’Henri Pardo travaille de plus en plus en anglais, pour des productions canadiennes ou américaines, où on lui offre plutôt des rôles d’universitaires ou d’agents du FBI. Si certaines réalités liées à leurs « différences » conduisent à certains obstacles — « Faire partie d’une minorité visible, ça nous coupe de toute une partie du théâtre de répertoire, et aussi du répertoire québécois », précise Marie-Christine Lê-Huu — tous les acteurs interrogés ne croient pas que les aléas du métier, leurs frustrations, sont uniquement liés à leurs origines ethniques.


Henri Pardo

« J’ai plein d’amis qui sont de merveilleux comédiens... et on ne les voit nulle part. Ce n’est pas à cause de la couleur de leur peau, souligne Kéna Molina. Les acteurs, tous les acteurs, sont foncièrement seuls dans ce milieu si clos. » Si Frédéric Pierre n’hésite pas à se qualifier de « privilégié », il reconnaît que bien de ses camarades éprouvent toutes sortes de difficultés à s’imposer. Et les acteurs interrogés reconnaissent la lassitude, l’ennui, qu’on éprouve à incarner pas seulement des caricatures de personnages emblématiques des communautés culturelles, mais toutes sortes de caricatures. « C’est faux de dire que la couleur, l’origine ethnique, ce n’est pas important », précise Henri Pardo.« Nous sommes tous différents comme individus, mais ces différences doivent être illustrées avec nuance et authenticité. »  Voilà un grand défi posé à bien des producteurs, des réalisateurs et des scénaristes...



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