NO 19 – PRINTEMPS / SPRING 2002

Les anciens : ça les allume!

par Raymond Bertin

Quatre éclairagistes, quatre parcours, quatre visions… Dans leurs différents champs d'activité, ces anciens et cette ancienne du programme de Production, qui ont choisi l'éclairage comme spécialisation, parlent de leur métier : il est question de choix, d'émotions, de passion, de responsabilités.

Guy Simard (Production, 1975)

Référence incontournable du domaine de la lumière, Guy Simard a collaboré à plus de 300 productions au théâtre et à l’opéra, comme concepteur d’éclairages, directeur technique ou de production, ou consultant technique. Après des études en sciences pures au cégep, il conçoit ses premiers éclairages au Théâtre de la Marjolaine et au Théâtre de Quat’Sous, puis entre à l’ÉNT en 1973. « Je suis venu pour apprendre les autres aspects du métier : la régie, la machinerie, le maniement des cintres, la construction de décors, le son... »

Guy Simard

Dès 1976, il est directeur de tournée pour le Théâtre du Nouveau Monde, puis, de 1978 à 1985, directeur technique et de production pour la Compagnie Jean Duceppe et l’Opéra de Montréal. Il abandonne alors la direction technique pour se concentrer sur la conception d’éclairages.

« Pour moi, le rôle de la lumière est de mettre les choses dans le contexte approprié, en se concentrant sur les acteurs ; l’éclairage est complémentaire à la scénographie. Une bonne conception d’éclairages doit suivre la ligne dramaturgique pour créer les ambiances voulues, susciter les bonnes impressions chez le spectateur. »

Plusieurs fois lauréat du Masque de la conception des éclairages, Guy Simard retient avant tout la diversité des projets auxquels il a collaboré : « J’ai toujours essayé de me surprendre, de soupeser la pertinence de mes choix ; de me renouveler. Bien sûr, il y a eu « des hits et des bides », mais c’est la continuité qui compte. » Gagnant sa vie à Montréal et aux États-Unis, il prend plaisir au théâtre, particulièrement dans de petits lieux. « Excepté pour l’opéra, je ne travaille qu’avec des amis metteurs en scène et scénographes. Je peux me permettre cette liberté. »

François Roupinian (Production, 1999)

François Roupinian. Photo : Maxime Côté.

Lorsqu’il est admis directement en deuxième année au programme de Production de l’École, François Roupinian a près de six ans d’expérience en tant qu’éclairagiste. Du théâtre expérimental à un gros show techno au Stade olympique, sa pratique est diversifiée. Il a notamment fait un stage à Broadway et passé un été au Banff Center for the Arts en Alberta. Depuis sa sortie de l’ÉNT, passant du multimédia à l’architecture commerciale, il a entre autres conçu l’éclairage du Complexe Newtown de Jacques Villeneuve et de l’opéra électro-acoustique L’Enfant des glaces de Pauline Vaillancourt. Il a créé Anima avec son « chum d’expérimentation », le concepteur Michel Lemieux.

« Je trouve important de toucher à divers domaines. On est dans une ère où plusieurs expériences théâtrales marquantes ont intégré la vidéo ou la danse. Je suis vraiment de cette époque… Je connais bien la technologie : j’ai appris à travailler avec des « scans » [projecteurs asservis ou « moving light »] avant d’apprendre ce qu’est une « Fresnel » [projecteur de base à lentille simple et portes de grange]. Dans les spectacles que je fais, souvent, une machine peut remplacer 20 lampes. Ça me permet de faire de beaux concepts d’éclairages avec peu d’équipement, ce qui facilite la tournée.  

Le rôle de l’éclairage est pour lui primordial : « Au théâtre, il y a une relation très intime entre la mise en scène et la lumière. C’est le vu et le non-vu, ce qu’on veut montrer et ce qu’on veut laisser deviner. Pour moi, lumière signifie émotion. »

Manon Choinière (Production, 1988)

Pour avoir délaissé le métier après une belle carrière d’éclairagiste, Manon Choinière a une trajectoire singulière. « J’ai bifurqué vers le communautaire. Je me sentais appelée ailleurs et j’avais des critiques à formuler, non pas envers le métier d’éclairagiste, mais envers le théâtre. J’ai vécu une période sombre sur le plan du propos théâtral. »

Manon Choinière

Concernant son arrivée dans le métier, elle raconte : « J’ai eu un départ assez flamboyant. Avant de terminer l’École, j’avais déjà des contrats. Je me suis retrouvée dans les théâtres institutionnels, au Théâtre de Quat’Sous, au Théâtre du Nouveau Monde. J’en ai fait pas mal au début des années 1990, puis j’ai eu envie de fonctionner avec de plus petites compagnies où on a un impact plus grand sur le plan artistique. J’ai travaillé avec Momentum pendant cinq ans, jusqu’au spectacle Helter Skelter, dont j’ai conçu la scénographie. »

L’époque était aux spectacles « hard »: « J’ai commencé à remettre en question la violence qui était sous-jacente à plusieurs productions car lorsqu’on est éclairagiste, on a une responsabilité, on contribue au propos. J’aurais pu continuer sans dire un mot, mais faite comme je suis, je ne pouvais pas me taire. Ça a été une décision assez douloureuse pour moi de refuser certains contrats. Je savais que je me mettais un peu hors piste. »

Manon Choinière fait encore des éclairages, avec peu de moyens, dans des contextes autres : groupes communautaires, centres de femmes, jeunes raccrocheurs. « C’est en accord avec ma philosophie de la vie, donc c’est plus gratifiant. »

Étienne Boucher (Production, 1999)

Alors qu’il étudie depuis un an et demi la scénographie à l’Université du Québec à Montréal, Étienne Boucher décide de tenter sa chance à l’ÉNT où il veut parfaire ses connaissances en conception d’éclairages. Il plonge alors dans ce qu’il aime le plus : « Mon passage à l’École m’a permis de comprendre tous les éléments de la production et le rôle que chacun y tient. Aujourd’hui, franchement, c’est un médium avec lequel je suis à l’aise, c’est devenu une seconde nature. »

Étienne Boucher. Photo : www.rage1.qc.ca.

Bien qu’il avoue « ne pas avoir fait le tour de la question », il a déjà plusieurs productions à son actif et arrive à vivre en ne faisant que de la conception d’éclairages.

Il a notamment travaillé avec la compagnie Persona Théâtre, sous la direction d’Éric Jean. « Le projet encore vivant de Camélias m’a apporté beaucoup de plaisir. Le décor très sobre est composé uniquement de drapés blancs, immobiles. L’éclairage fait les changements de lieux et a donc une grande importance. » Étienne a aussi participé à la conception des éclairages des Parapluies de Cherbourg, mis en scène par René Richard Cyr. Il renouvellera bientôt l’expérience, avec sensiblement la même équipe, pour L’Homme de la Mancha.

« Pour moi, les éclairages sont les yeux du metteur en scène, les yeux de l’auteur. Ça explique tout, ça sert énormément le spectacle. Par un changement d’éclairages, on peut modifier toute l’atmosphère sur scène. »

L’aspect monétaire est peut-être le plus difficile du métier, car il faut pouvoir faire beaucoup de productions pour vivre. Mais Étienne Boucher dit se compter très chanceux, heureux de la façon dont les choses se passent pour lui, chaque nouvelle production représentant un nouveau défi.

 



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