Les diplômés représentent l’apport le plus précieux de l’École nationale de théâtre à la société. Ils sont de plus un fil conducteur entre l’École et le milieu artistique professionnel.
Les diplômés de l’ÉNT œuvrent en grande majorité au Canada, mais certains vivent et travaillent aux Etats-Unis, au Mexique, en Suisse, en Belgique, en France ou encore au Japon.
Nous vous donnons ici l’occasion de les rencontrer. Un à la fois.
Dominick PARENTEAU-LEBEUF (Écriture dramatique, 1994)
Q. Sur quel projet travaillez-vous en ce moment ?
R. Mon conjoint Louis Champagne (Interprétation, 1994) et moi sommes les fiers parents de Léon Napoléon Champagne, qui a maintenant 4 mois! Donc, nos vies tournent autour de lui en ce moment. En avril, j’entamerai ma quatrième saison comme scénariste pour l’émission jeunesse Toc
Toc Toc. J’ai aussi un projet d’écriture pour ados avec le Théâtre Bluff, dirigé par Sébastien Harrisson (Écriture dramatique, 1998), et je travaille au développement d’une série télé avec mon chum.
Q. Qu’est-ce qui vous plaît le plus de votre métier ?
R. La solitude et la possibilité d’utiliser mon imaginaire à ma guise.
Q. Sur quoi aimeriez-vous écrire mais ne l’avez pas encore fait?
R. J’ignore quelle étincelle allumera le petit bois que j’ai ramassé, mais une pièce m’attend. Cette pièce est en quelque sorte une pièce miroir de Buried
Child de Sam Shepard qui m’a énormément marquée (je l’ai d’ailleurs traduite). Dans ma pièce en gestation, ce n’est pas un enfant qui est enfoui, mais quelqu’un d’autre, autre chose.
Q. Où aimeriez-vous voir jouer vos pièces ?
R. Partout où elles sont désirées et chéries; le désir et l’amour créent le lien idéal pour la création d’un spectacle. Cela dit, j’aimerais un jour voir mes pièces jouées en Australie (pays où j’ai habité) et en Angleterre; j’ai le sentiment que mon imaginaire pourrait correspondre à la folie des Australiens et des Britanniques.
Q. Qu’est-ce qui vous inspire ?
R. Au début de ma carrière, ma vie m’inspirait, car c’est tout ce que je connaissais. Aujourd’hui, les collisions entre ma structure intérieure et le monde extérieur m’inspirent davantage. Je veux parler de ces collisions avec le réel qui provoquent des illuminations dans mon intimité et mon imaginaire et qui, elles, déclenchent l’écriture. Impossible donc de dire précisément ce qui m’inspire, mais chose certaine, je suis davantage attirée par ce qui singularise les êtres humains que par ce qui les rassemble.
Q. Si vous n’étiez pas devenue auteur, quel métier auriez-vous fait ?
R. C’est très difficile de m’imaginer faire autre chose! L’auteure en moi s’est profilée très tôt, dès l’âge de 5 ou 6 ans, sans pour autant que je puisse le nommer concrètement. Vers 18 ans, j’ai pris conscience que c’était ce que je voulais faire, écrire. Mais s’il faut jouer le jeu, j’aurais peut-être pu devenir attachée culturelle dans une ambassade ou encore galeriste. J’aime parler d’art et des artistes et je sais bien le faire.
Q. Quels aspects de votre formation à l’ÉNT vous ont le plus servis lorsque vous avez débuté votre carrière ?
R. Tout. Vraiment tout. Les rencontres avec la multitude de profs, la variété des cours, etc. La richesse de l’École, c’est sa formation à la fois bigarrée et rigoureuse. Mais si je dois être plus précise, je dirais qu’il y a deux cours qui m’ont profondément marquée et inspirée. D’abord, le cours d’improvisation donné par feu Robert Gravel, qui me renvoie toujours à l’essentiel, soit l’intuition. Robert a été un maître pour moi et il a été un des premiers à poser sur moi un regard de reconnaissance;
il a vu qui j’étais et m’a fait savoir qu’il croyait en moi. C’est d’ailleurs lui qui m’a donné mon premier contrat professionnel alors que j’étais encore étudiante à l’École ! Et le deuxième cours qui m’a énormément servie : « Lire pour écrire » conçu et donné par Élizabeth Bourget. Élizabeth m’a ouvert les yeux sur la variété des formes théâtrales et m’a fait rencontrer des écritures qui m’ont profondément marquée, en lesquelles je me suis reconnue alors que je ne me connaissais pas encore ! Ce fut très, très précieux pour l’auteure naissante que j’étais.
Q. Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui débute sa carrière ?
R. Soyez confiants, persévérants et, de grâce, projetez-vous sur le long terme, sur le très long terme !
Q. Finissez cette phrase : « Si j’avais su à l’époque ce que je sais aujourd’hui… »
R. … je serais entrée à l’École un peu plus tard (j’y suis entrée à 20 ans) avec un peu plus de bagage de vie et de connaissances générales.
Entrevue réalisée en mars 2009.
Gabriel TSAMPALIEROS (Scénographie, 1998)
Q. Qu’est-ce qui vous a conduit vers la scénographie ?
R. Dès ma tendre enfance je rêvais d’être architecte. Lorsque que je me
suis retrouvé devant les portes de l’université, je me suis naturellement
inscrit dans une école d’architecture. Par contre, une fois à l’intérieur,
le projet de design architectural y était abordé et enseigné d’une manière
beaucoup trop rationaliste pour moi. Comme ma créativité passe d’abord
par l’intuition - c’est ce dont je me suis rendu compte plus tard à l’ÉNT
- je n’arrivais pas à m’investir dans un projet ni à être personnel.
J’aimais le travail et la réflexion sur l’espace, mais je ne me projetais
plus dans la profession. J’ai alors interrompu ma formation et je suis parti
en voyage en Europe. Là, en discutant de Robert Lepage avec des amis, il
y a eu un déclic. J’ai formulé la pensée et le désir de concevoir des espaces
plus abstraits, des univers pensés pour des personnages qui habitent une
scène, et non plus le monde réel. J’ai réalisé que le théâtre me permettrait
de concevoir des métaphores de la réalité et que ce serait là, dans une boîte
noire, que ma créativité s’épanouirait. Peu de temps après, je suis rentré à l’ÉNT.
(J’ai malgré tout terminé récemment mon baccalauréat en architecture, car
j’aime achever ce que je commence.)
Q. Quel est votre approche sur un nouveau projet ?
R. D’abord je lis le texte, bien souvent à la maison. Ensuite, comme je
possède une forte capacité de visualisation 3D et que je laisse libre cours à mon
instinct et à mes intuitions, les images surgissent rapidement dans mon
esprit. C’est l’étape où je rêve et ce n’est pas du tout rationnel : j’ai
d’abord une vision d’un décor ou d’éléments de décor que je laisse mijoter
quelque temps dans ma tête avant d’amorcer par la suite un travail de compréhension
et d’analyse. Puis, quand je suis capable de nommer les choses - pourquoi
cette image-là a surgit dans mon esprit - et que l’espace commence à prendre
forme, je suis alors prêt à rencontrer le ou la metteur(e) en scène et à lui
exposer ma proposition sous forme d’images et de sketches.
Je me nourris de ses idées et de sa vision du spectacle et vice versa. Je
me réajuste s’il y a lieu. De là s’amorce un travail un peu plus concret
: la transposition 2D dans la salle, les proportions, les dimensions
du décor,
les angles de vision, etc. Et puis finalement, c’est la maquette. Pour moi,
c’est dans le 3D que je vois les problèmes et que je trouve les solutions,
c’est là que je m’amuse !
Q. Pour quelle pièce rêvez-vous de faire la scénographie ?
R. Mon rêve serait de concevoir une scénographie pour une pièce à grand
déploiement de Shakespeare, probablement sur une grande scène européenne.
Quelque chose de fantastique comme La Tempête ou Le songe
d’une nuit d’été pour leur côté féérique ; ou alors une de ses pièces
très sanglantes comme Titus Andronicus pour son côté sombre. Bref,
un Shakespeare assez audacieux sur une belle grande scène classique.
Q. Qu’avez-vous appris à l’École qui vous a aidé dans
vos démarches professionnelles ?
R. En résumé, ce n’est pas tant la matière que j’ai apprise, mais les
rencontres que j’ai faites. Ce qui est extraordinaire à l’École c’est que
les gens qui viennent y enseigner sont très près du milieu, ils pratiquent
le métier depuis de nombreuses années et possèdent donc une expérience
très tangible du théâtre. J’ai eu la chance d’avoir des rencontres artistiques
et humaines marquantes avec entre autres Alice Ronfard, François Vincent,
Véronique Borboën et Danièle Lévesque (qui donnait à l’époque un atelier
et qui est maintenant la directrice du programme) pour ne nommer que ceux-là.
Il y a un véritable partage d’expertise et une rigueur par rapport au travail
de création. Tout cela est très précieux.
Q. Quels conseils donneriez-vous aux diplômés qui se lancent dans le milieu ?
R. Je leur dirais d’avoir une ouverture professionnelle, personnelle et
humaine ; de voyager et d’essayer plein de choses, de ne pas se spécialiser
tout de suite dans un créneau particulier. On est formé pour faire du théâtre,
mais on peut évidemment envisager le cinéma, les arts visuels, l’enseignement… Mon
conseil serait aussi de saisir chaque occasion, de ne pas la
juger - chaque projet nous amène quelque chose. Il est également important
d’entretenir
de bons rapports avec les gens avec qui on travaille, d’être souple et
d’avoir une bonne attitude : il faut éviter le plus possible d’exprimer
son mécontentement car il y a toujours quelque leçon à tirer d’une situation
où les choses semblent moins bien aller pour nous.
Q. Que seriez-vous devenu si vous n’étiez pas devenu scénographe
?
R. Je serais peut-être devenu architecte mais je ne me serais pas trouvé, fondamentalement, comme artiste. À l’École, en deuxième année, je me suis trouvé comme artiste et comme individu grâce aux rencontres et aux voyages que j’ai faits. Dernièrement, j’ai amorcé un travail personnel en arts visuels, un mélange d’architecture, de peinture et de théâtre que je poursuis parallèlement à la scénographie. Après une dizaine d’années de travail d’équipe, ma créativité est maintenant mûre pour une plus grande autonomie.
Q. "Si j’avais su à l’époque ce que je sais maintenant…"
R. Je me serais peut-être un peu moins inquiété du futur. Malgré les épreuves et les difficultés, quand on parvient à faire les bons choix dans la vie, l’avenir ne peut qu’être prometteur. Le temps fait bien les choses pour qui cherche à se connaître et évoluer. Il faut savoir être patient...
Gabriel vient de terminer la scénographie de la production Les
pieds des anges d'Évelyne de la Chenelière dans une mise
en scène
d'Alice Ronfard à l’Espace Go. Ils travailleront de nouveau ensemble la
saison prochaine sur la production L’imposture, également
d’Évelyne de la Chenelière, présentée au Théâtre du Nouveau Monde du 17 novembre au 5 décembre 2009. Ginette Noiseux (Scénographie,
1980) signera les costumes et Éric Champoux (Production,
1997), les éclairages. Parmi la distribution, on retrouvera : David
Boutin (Interprétation, 1996), Jacinthe Laguë (Interprétation,
1999), Erwin Weche (Interprétation, 2003) et Hubert
Proulx (Interprétation, 2004).
Entrevue réalisée en mai 2009.
Neilson VIGNOLA (Production, 1980)
Q. Sur quel projet travaillez-vous en ce moment ?
R. Je suis en train de préparer la Fixation du spectacle Zaia du Cirque du Soleil, présenté à Macao cet été, et je travaille sur un nouveau projet qui n’a pas encore de nom, mais qu’on appelle Cirque 2010, mis en scène par Robert Lepage qui sera présenté à Montréal, sous chapiteau, à partir du 22 avril 2010.
Q. Combien de temps ça prend pour monter un spectacle
du Cirque du Soleil ?
R. À partir des premiers balbutiements jusqu’à l’ouverture d’un spectacle, ça prend entre deux ans et deux ans et demi.
Q. Parlez-nous du processus de création.
R. La première étape est une rencontre entre Gilles Ste-Croix
(vice-président, création), Guy Laliberté et le metteur
en scène qu’ils ont sélectionné. Bien souvent,
ils vont avoir une idée de concept qu’ils aimeraient développer
avec le metteur en scène ou encore ils vont demander au metteur
en scène d’apporter ses idées. Dans le cas de Robert
Lepage, il avait déjà une idée et ce fut le point
de départ du spectacle. Par la suite, il y a du brainstorming entre
le metteur en scène et une partie de son équipe de création,
soit l’éclairagiste, le scénographe, moi-même
(le directeur de création) et le directeur technique. Là,
les idées se brassent. Au départ, nous sommes un petit groupe
et nous faisons évoluer l’embryon; ensuite c’est partagé avec
les autres membres de l’équipe de création. Dans ce
cas-ci, il y a plus de 20 personnes dans l’équipe de création
et il en est de même avec l’équipe de production. Nous
nous rejoignons de façon épisodique au cours des prochains
mois, sur 2 ans, pour développer le thème. Chacun et chacune
donne son point de vue sur les différents tableaux pour amener sa
couleur, son point de vue, le tout chapeauté par le metteur en scène
qui trie les idées pour en faire un tout.
Q. Comment ces réunions se déroulent-elles ?
R. Chaque spectacle a sa salle de création, une grande salle de
réunion qui nous est réservée pendant les deux ans
du projet. Elle est placardée d’images d’inspiration.
On met toutes nos scènes sur le mur et on retrouve en-dessous les
photos des artistes et les costumes du tableau, les images de création,
etc. À chaque réunion, nous reprenons le spectacle au complet
en suivant notre squelette acrobatique qui peut changer plusieurs fois
en cours de route. Le schéma acrobatique, ou l’ordre du spectacle, évolue
selon les commentaires, selon la technique, pour garder le spectateur en
haleine. Nous essayons de faire une montée dramatique tout le long
du spectacle. Et c’est ça qui nous impose des modifications
qui peuvent être faites même jusqu'après la première.
C’est une spécificité d’un spectacle du Cirque
du Soleil; ce n’est jamais figé, ça bouge toujours.
Q. Quels aspects de votre formation à l’École
vous ont été les plus utiles dans votre vie professionnelle ?
R. Ce que j’y ai appris et qui me sert le plus encore aujourd’hui,
c’est l’organisation du travail et une connaissance très
générale des métiers de la scène. À l’ÉNT,
on nous apprend chacun des métiers; j’ai donc appris à faire
de la régie, de la direction de production, de la direction technique,
de la sonorisation, etc. On ne peut pas tout apprendre dans une école;
c’est dans le métier qu’on va peaufiner tout ce que
l’on a appris. Mais, c’est cette ouverture que j’ai reçue à l’École
qui m’a permis de toucher à tout. (J’ai fait de la danse,
du théâtre, de l’opéra – et je fais encore
beaucoup d’opéra, d’ailleurs, depuis plus de 25 ans).
C’est sûr que la formation à l’ÉNT a beaucoup bougé depuis que j’en suis sorti, car en 1980 il n’y avait pas les formations qu’il y a présentement (par exemple, le dessin par ordinateur : nous travaillions au papier-crayon pour faire tous les plans techniques). La révolution technologique est arrivée et les découvertes se font à une vitesse folle et je crois que l’École se tient à la fine pointe de cette technologie.
Q. Est-ce vous avez toujours voulu travailler dans le domaine
du spectacle?
R. Pas du tout ! Je me dirigeais en politique.
Q. En politique?
R. Oui. J’ai commencé des études en politique, à l’Université Laval.
Mais pas pour devenir ministre ou député. Je me voyais plutôt
travailler en relations internationales, dans une ambassade par exemple, à travailler
dans les coulisses, à organiser et préparer les politiciens.
Je ne voulais pas du tout être dans l’œil du public.
Q. Les arts de la scène et la politique se rejoignent un
peu; comment s’est faite cette transition pour vous ?
R. J’ai commencé à faire de la scène à 15 ans, au collège. Tous les grands spectacles qui venaient dans ma région étaient présentés à notre auditorium. Ça m’a donc permis de faire des rencontres avec les artistes, de décharger les camions, de faire des montages et démontages, le tout non-rémunéré, bien sûr ! Je ne savais même pas qu’on pouvait être payé pour faire ça !
J’ai continué à faire du spectacle amateur
lorsque j’étais au cégep. C’est à cette époque
que j’ai rencontré Robert Lepage, qui était étudiant
au Conservatoire d’art dramatique. Comme il n’y avait pas de
techniciens qui travaillaient au Conservatoire, ils prenaient
des gens de l’extérieur pour monter les spectacles. Un de
mes copains, Denis Bernard, avec qui j’avais étudié au
collège, m’avait appelé pour faire un montage. J’ai
eu mon premier chèque de paie. Je ne pouvais pas croire qu’on
pouvait faire de l’argent à faire ça. Là, j’ai
rencontré Paul Leclerc, aujourd'hui décédé,
qui était directeur technique et qui avait fait sa formation à l’ÉNT,
qui m’a
dit que je pouvais étudier ce métier à l’École. Ça
me tournait dans la tête...
Je suis rentré à l’université et après un an, je suis retourné faire un spectacle au Conservatoire et j’ai réalisé que c’était ça que je voulais faire dans la vie. J’ai donc décidé de laisser mes études en politique et d’entrer au théâtre...
Mais je n’ai jamais voulu être sur scène, la scène m’a toujours fait peur. Je respecte énormément les comédiens car ça
prend beaucoup de culot pour monter devant des spectateurs. Ma place
est en coulisse.
Q. Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui débutent
une carrière en production?
R. La première chose qui me vient à l’esprit n’est
pas nécessairement un conseil mais une réalisation personnelle
: il faut au départ se demander si on a la passion, sinon on ne
fera pas ce métier bien longtemps. Les gens qui vont durer, qui
vont aller le plus loin, sont ceux qui ont cette flamme. Car, il y a
des périodes où on ne travaille pas, des périodes
où on se remet en question et ça peut arriver à tout âge.
Il faut donc avoir le feu sacré qui nous pousse à continuer,
sinon on abandonne.
Q. "Si j’avais su à l’époque ce que je sais maintenant…"
R. Si j’avais su, je n’aurais absolument rien changé à mon
cheminement passé, car je me sens parmi les privilégiés
de ce monde de pouvoir faire ce que je fais aujourd’hui. J’ai
toujours rêvé de créer des spectacles, de voyager,
de ne pas avoir un boulot routinier et de rencontrer des gens
différents.
Ce que je fais professionnellement depuis maintenant plus de
29 ans est sans doute au-dessus de ce que j’aurais pu croire possible à 15
ans, mais sûrement pas au-dessus de mes rêves de jeunesse.
Entrevue réalisée en juin 2009
Anne-Marie WHITE (Mise en scène, 2003)
Q. Parlez-nous de votre production Le Bout du monde ?
R. Ce fut un très beau voyage, à la fois personnel et collectif, très enrichissant artistiquement. Cette production marque également mon arrivée au Trillium. C’est la première saison que je signe en tant que directrice artistique du Théâtre du Trillium.
Cette production était importante et je me suis offert une belle folie avec ce texte danois qui a demandé beaucoup d’abandon de la part de tous. Abandon, parce qu’il a fallu plonger, de façon solidaire, dans un univers autre, complètement déjanté, et très loin de nos références nord-américaines. L’équipe a défendu le spectacle jusqu’à la pointe des ongles. Et ça paraissait sur scène.
Q. Comment vivez-vous les soirs de première ?
R. La plupart du temps, je vais m’asseoir dans la salle, généralement très en arrière et près d’une sortie. C’est l’endroit où je me sens le mieux; je peux vivre pleinement la pièce et la recevoir au même niveau que les spectateurs. Cela dit, parfois je regarde la pièce à partir de la régie, tout dépendant des circonstances.
Souvent, pour moi – environ une semaine avant la première quand tout est engagé au niveau des conceptions et qu’on commence à rouler le spectacle – il y a une sorte de détachement qui se produit naturellement; l’abandon se passe un peu avant la première. Non pas que je cesse de travailler, mais c’est en dedans que ça se passe.
Q. Y a-t-il des aspects du travail de direction artistique qui sont moins agréables pour quelqu’un de créatif comme vous ?
R. J’ai la chance immense, inouïe d’être dans une compagnie et j’aime énormément mon travail. D’ailleurs, je suis une des rares folles qui aiment rédiger des demandes de subvention, qui aiment élaborer des budgets, je prends plaisir à faire ça (pas tous les types de subventions, remarque…). C’est en élaborant les budgets que la direction, la vision de la compagnie se dessinent. La façon de gérer les chiffres dicte le type de direction que la compagnie prend et prendra dans les années futures.
Il n’y a honnêtement pas grand-chose dans le poste actuel qui me déplaît.
Q. Quel a été votre parcours avant d’arriver à l’ÉNT ?
R. De 1990 à 1995, j’ai fait mes études en théâtre à l’Université d’Ottawa. J’ai fait mes premières armes au Théâtre la Catapulte, en collaboration avec le fondateur Patrick Leroux. Assez rapidement j’ai eu un intérêt marqué pour la mise en scène, tout en jouant, en faisant de la régie, bref en touchant un peu à tout. Jusqu’à ce que je sente le besoin de me nourrir, d’aller ailleurs et c’est à ce moment-là que je suis venue à Montréal, à l’ÉNT.
Q. Que la vie vous a-t-elle réservée après l’ÉNT ?
R. Ce fut une période de création intense dans tous les sens du terme. D’abord, je sentais vraiment le besoin de m’isoler en campagne. Donc, mon conjoint (l’auteur-compositeur-interprète Marcel Aymar) et moi sommes allés nous installer à North Lancaster (Ontario), à mi-chemin entre Montréal et Ottawa, pour fonder notre famille. Nous avons eu deux enfants qui ont aujourd’hui 3 ans et demi et 5 ans et j’ai fondé ma compagnie, le Théâtre de la Cabane bleue.
Pendant ma grossesse, j’ai aussi fait le projet Tout comme elle avec Brigitte Haentjens. En même temps, avec ma compagnie, j’ai crée le spectacle Écume, mon premier texte. Au cours d’une période de 2 ans et demi, je suis vraiment allée au bout d’une proposition, j’ai poussé mon langage scénique au maximum. J’écrivais et je mettais en scène. Tout le travail se faisait chez moi, avec une équipe mixte composée de comédiens et concepteurs de Montréal et d’Ottawa. Les gens venaient chez nous et on travaillait en résidence de création, quelques jours à la fois. Ils habitaient carrément chez nous; on créait le jour (on avait une salle de répétition sur le terrain) et en soirée, on mangeait et on vivait ensemble.
Q. Étiez-vous enceinte durant cette période ou aviez-vous déjà donné naissance à votre enfant ?
R. Les deux ! J’avais accouché de mon premier enfant lorsque la compagnie s’est mise en branle. Après ça, au cours de l’étape de création – une deuxième grossesse.
Q. Comment avez-vous fait ? Ça demande une énergie énorme !
R. Je ne sais pas comment j’ai fait, moi non plus!! Mais, je l’ai vécu comme ça. Quand j’ai donné naissance à mon premier enfant, il y a eu quelque chose qui, étrangement, s’est débloqué, un genre de canal auquel je n’avais jamais vraiment eu accès auparavant. J’ai déjà entendu des témoignages d’artistes qui ont vécu la même chose. Un flot de créativité et de création est arrivé de façon très violente. Après un accouchement, on manque de sommeil et, des fois, je n’avais que quelques minutes entre deux dodos; mais j’allais à mon ordinateur et l’écriture se faisait de façon débridée, malgré moi, alors qu’avant, mon rapport à l’écriture était moins actif.
Q. Que retenez-vous de vos études à l’ÉNT ?
R. J’ai de très, très beaux souvenirs de l’École nationale de théâtre.
L’École m’a vraiment permis de poser un diagnostic sur où j’en étais à ce moment précis dans ma démarche artistique. C’est ce que j’ai trouvé extraordinaire de la part de la direction de l’époque; Denise Guilbault a vraiment eu la finesse de prendre le temps de nous écouter et de voir où on en était, vers où on voulait se diriger et comment l’École pourrait nous aider. Le programme était ciblé. Denise nous a appuyés dans nos démarches personnelles. L’approche était juste et j’en suis extrêmement reconnaissante à l’ENT. Il n’y a pas eu une rencontre dont je n’ai pas profité au maximum, que ce soit avec des artistes comme Marie Gignac, Brigitte Haentjens, Wajdi Mouawad ou encore Reynald Robinson. C’était inspirant.
Pour moi, l’ÉNT a été un tremplin extraordinaire, j’en suis sortie comme une bombe ! Et c’était clair pour moi que j’avais besoin de mon propre moteur de création. Je pense sincèrement que je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui sans mon passage à l’École nationale de théâtre.
Q. Si j’avais su à l’époque ce que je sais aujourd’hui…
R. Je ne me serais jamais plainte d’être occupée (parole de mère au travail) !
Anne-Marie White est depuis un an la directrice artistique et générale du Théâtre du Trillium à Ottawa. Elle vient de mettre en scène Le Bout du monde, pièce de l’auteure danoise Astrid Saalbach, dans une traduction française de Catherine Lise Dubost, à La Nouvelle Scène d'Ottawa.
Entrevue réalisée en novembre 2009.
Didier LUCIEN (Interprétation, 1994)
Q. Didier, vous enseignez à l’ÉNT ces jours-ci, pourriez-vous nous en parler ?
R. J’enseigne, aux étudiants en Interprétation 2e année, un cours que j’ai créé et qui s’intitule Le coffre à outils pour les 2e et 3e rôles. Je leur apprends comment se débrouiller dans le « monde réel » parce qu’on doit parfois faire sa propre mise en scène, être inventif avec notre personnage qui n’est pas toujours bien défini dans le texte.
Je leur parle aussi de la notion de manipulation du public. On fait ça avec le théâtre pour enfants : on raconte une histoire et on s’arrange pour que les enfants soient intéressés. Mais on ne fait pas ça avec les adultes et c’est une erreur. Les comédiens ne peuvent pas jouer en pensant uniquement à la pièce – nous jouons une pièce devant public, alors nous devons manipuler le public. Il faut leur raconter une histoire. Des fois, au théâtre, nous oublions qu’il faut de la communication. Je suis là pour le rappeler.
Q. Sur quels projets travaillez-vous à l’extérieur de l’ÉNT ?
R. J’ai une compagnie de production dont le premier projet est le site de webtélé, www.didierzemime.com. C’est une PME dont le mandat est de produire des capsules de mime. Je travaille avec un ami d’enfance, Robert Boulos, avec qui j’ai une belle complicité car nous nous connaissons depuis longtemps. J’ai fait beaucoup de mime et d’improvisation lorsque j’étais plus jeune et c’est Robert qui m’a encouragé à y retourner.
À date, nous avons créé quelques 150 capsules et notre but est d’en produire 300. Nous venons d’en vendre à Canal Plus en Espagne et nous avons aussi des contacts dans d’autres pays. Nous travaillons sur des campagnes publicitaires, dont une, par exemple, qui va bientôt sortir sur la sécurité routière.
Q. Comment conciliez-vous vie de famille et vie professionnelle ?
R. Au début de ma carrière, je jouais au théâtre environ quatre fois par année. Maintenant, j’ai des jumeaux de 5 ans et une fille de 14 ans, alors pour bien équilibrer ma vie de famille, j’essaie de ne jouer au théâtre qu’une fois seulement par année. Travailler sur notre projet de webtélé et l’enseignement s’adaptent mieux à ma vie en ce moment.
Q. Comment vos enfants réagissent-ils lorsqu’ils vous voient au théâtre ou à la télévision ?
R. Ma fille est née environ en même que tous les enfants de mes amis comédiens alors, pour elle, c’est normal et même un peu banal !
Q. Comment êtes-vous arrivé au théâtre ?
R. J’ai toujours fait du théâtre, mais je n’avais jamais pensé devenir comédien. En fait, je voulais aller à l’École de cirque… plus jeune, je faisais du clown, du mime, etc. J’ai même joué dans un spectacle pour enfants.
Un jour, deux de mes amis m’ont demandé de leur donner la réplique lors de leurs auditions à l’École nationale de théâtre. Mes collègues dans la troupe de théâtre m’ont dit que je devrais essayer aussi. Alors je me suis dit, quitte à faire quatre scènes, je vais en faire six ! S’ils ne m’aiment pas après six scènes, je saurai que ce n’est pas pour moi !
J’ai été accepté mais c’est seulement durant ma 3e année qu’un déclic s’est fait. Après avoir mis tant de travail et d’effort dans ma formation, j’ai réalisé que ça valait la peine de poursuivre plus sérieusement et de devenir comédien.
Q. Est-ce que vos parents ont été surpris par votre choix ?
R. Non, c’était normal. Ils ont poursuivis des métiers pratiques (mon père est prof de math et ma mère est comptable) mais je les soupçonne d’avoir une bonne fibre artistique. Mon père écoutait de l’opéra continuellement, ce qui fait que je connais tous les classiques. Je n’aimais pas nécessairement ça quand j’étais petit, mais je l’apprécie aujourd’hui. J’en ai bénéficié plus tard, énormément.
Q. Que retenez-vous de vos années à l’ÉNT ?
R. D’abord, la camaraderie. À force de vivre 4 ans avec les mêmes 12 personnes, il y a des liens forts qui se tissent et qui durent. Nous sommes restés amis et, encore aujourd’hui, je ressens le besoin de revenir à cette complicité et de jouer avec les gens de ma classe. Lorsque je prépare un projet, c’est toujours à eux que je pense en premier.
Ce dont je me rappelle très bien aussi, c’est la notion de vérité dans le jeu, cette philosophie de base dont la regrettée Lou Fortier nous parlait toujours. C’est une notion qui m’est restée et que j’essaie toujours d’appliquer. La vérité dans tous les sens.
Q. Si vous n’étiez pas devenu comédien, que seriez-vous devenu ?
R. Je ne pouvais pas faire autre chose ! Pour moi, il n’y avait pas d’autre choix… Il n’y a rien d’autre qui m’allume comme ça, qui m’intéresse au même point.
Je suis confortable sur scène. Quand je ne joue pas pendant un moment, j’ai un surplus d’adrénaline et je sens qu’il est en temps de remonter sur les planches. Je joue de la musique, mais je ne pourrais jamais jouer en spectacle, ça me gêne trop ! J’aimerais toutefois faire de la mise en scène. C’est un de mes projets d’avenir.
Q. Avez-vous des conseils à donner aux jeunes comédiens ?
R. Éviter d’avoir du jugement envers vous-même et envers le texte. Essayer de toujours débuter avec une page blanche; le préconçu et l’autocensure, ce sont les pires choses qu’on peut faire. Le jeu, c’est un exercice de manière plutôt que de choix : ce n’est pas tant le choix qu’on fait, mais la manière dont on l’exécute.
Je ne vois pas les personnages d’une seule façon. Un personnage est composé d’un paquet de détails. Il y a toujours des choses à découvrir. Si tu arrêtes de découvrir, je ne sais pas ce que tu fais dans ce métier-là ! Ce n’est pas assez payant !!!!
Entrevue réalisée en février 2010. (photo : Jacinthe Perreault)
Anne-Séguin POIRIER (Scénographie, 2001)
Q. Parlez-nous de ce grand projet du spectacle d’ouverture
des Jeux olympiques d’hiver à Vancouver ?
R. J’ai été approchée par DAE (David Atkins inc.) en 2008. Une équipe d’artisans du spectacle à été créée en 2009 suite à différentes séances de créations à Vancouver et à travers le Canada. Le concept du spectacle comprenait différents tableaux et chaque tableau était associé à un créateur de costumes et de décors. J’ai œuvré sur un tableau en particulier et j’ai fait partie d’une équipe de brainstorming qui s’est réunie tout au long des années 2008 et 2009 pour développer l’espace scénographique, le contenu visuel (les projections), le storyboard, etc.
Q. Était-ce semblable à vos précédents projets ou complètement nouveau ?
R. Semblable à Délirium du Cirque du Soleil ; premier spectacle
en aréna (2006). Il s’agissait d’une collaboration avec les metteurs en
scènes Michel Lemieux et Victor Pilon (4d art). Toutefois,
ce qui était
très différent avec le spectacle d’ouverture des Olympiques, c’était le
direct devant 60 000 personnes, diffusé par la suite à travers le monde.
Q. Combien de personnes étaient impliquées dans cette production ?
R. L’équipe de création comprenait une trentaine de personnes de créateurs à travers le Canada. C'était une équipe hétéroclite qui devait trouver une vision commune. Un grand défi.
Q. Quel était votre tableau ?
R. J’étais conceptrice des costumes de la scène de l’automne, composée de violonistes et de tapeurs de pieds. (Le rythme de l’automne).
Q. Où étiez-vous durant le spectacle d’ouverture ?
R. J’étais dans les loges avec mes compatriotes. Nous voulions regarder
le spectacle et en même temps voir le résultat à la télévision, car c’était
vraiment deux spectacles distincts. L’énergie est complètement différente
entre le spectacle live et la rediffusion à la télévision.
Q. Quelle était l’atmosphère dans cette loge ?
R. C’était très tendu ! La marge d’erreur était grande. Il faut préciser
que tout l’enchaînement s’est fait en quatre jours ; l’ensemble des répétitions
s’est fait en une semaine. Ça allait à une vitesse grand V. Il y avait
donc énormément de tension mais, en même temps, nous étions tous très
confiants que tout se passerait bien.
Q. Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
R. Ça fait presqu’un an que je travaille sur un projet de spectacle avec
le Cirque du Soleil. Je suis conceptrice des accessoires pour
un projet à Los
Angeles, en 2011, mis en scène par Philippe Decouflé. C’est un spectacle
sur le cinéma. Je vais y travailler pendant environ un an et demi.
En même temps, je suis en création cette année avec Michel Lemieux et Victor Pilon sur un projet au Théâtre du Nouveau Monde.
Je continue aussi à collaborer avec l’École nationale de cirque ; je travaille
avec des chorégraphes sur les spectacles annuels. Nous sommes une petite équipe
de professionnelles qui les entoure pour leur spectacle de fin
d’année.
Q. Avez-vous toujours aimé le théâtre ?
R. Au secondaire, j’ai fait quatre ans de théâtre. Durant toute cette
période, je détestais être sur scène ! J’aimais beaucoup mieux être à l’arrière-scène.
Je voulais être impliquée, mais d’une autre façon. Enfant, je dessinais
beaucoup. Le dessin m’a poussé à vouloir m’exprimer d’une autre façon.
Q. Qu’est-ce qui vous a conduit vers la scénographie ?
R. J’ai d’abord étudié en production, au cégep de Saint-Hyacinthe. La production m’attirait beaucoup, surtout l’éclairage. J’aimais la technique mais je me suis rendue compte que le dessin me manquait. J’ai donc bifurqué vers le décor. J’ai terminé mon cégep en sachant que c’était la scénographie qui m’attirait et que je devrais poursuivre ma formation.
Je suis arrivée à l’ÉNT à l’époque où Guido Tondino était le directeur du
programme. C’était très important pour lui qu’on puisse voyager dans les
deux secteurs, costumes et décors.
Donc, quand j’ai terminé l’École, je ne me suis jamais empêchée de faire les deux, en me disant que c’est tout à fait la même démarche. Ce qui est extraordinaire en scénographie, c’est de raconter des histoires. On a cette chance et pouvoir réinventer ou de réécrire l’histoire, d’amener un autre regard.
Q. Que retenez-vous de vos années à l’ÉNT ?
R. Je dirais que se sont les influences de tous les professeurs qui demeurent des points de repères aujourd’hui. François St-Aubin, par exemple, qui fut mon professeur à l’École nationale et au cégep. C’est quelqu’un avec qui j’ai beaucoup de plaisir à collaborer. Je peux toujours l’appeler pour lui demander des conseils.
Lorsqu’on est à l’École, on traverse une période fragile qui est toujours
bénéfique plus tard; il faut essayer de retrouver cette fragilité. Le danger
est de tomber dans une machinerie, de vouloir performer, de s’assurer
d’avoir du travail parce que c’est ça, la réalité. À l’École, cette fragilité se
traduit par une autre perception du temps. On a le luxe de prendre
tout un samedi pour dessiner, ce qui est plus difficile dans le milieu professionnel.
Q. Si vous n’étiez pas devenue scénographe, qu’auriez-vous aimé faire ?
R. J’ai de la difficulté à m’imaginer faire autre chose ! Cela dit, j’admire beaucoup la carrière de François Vincent qui nous a enseigné la peinture à l’ÉNT. C’était justement des moments privilégiés où on prenait le temps.
Je pourrais même envisager un détour vers la peinture dans le futur. Ce serait
une occasion de me concentrer sur mes propres projets. En spectacle, on est
dépendant d’une équipe et du regard de metteur en scène ; on n’a pas le contrôle
sur tout. Ce qui est bien comme artiste visuel et indépendant, c’est d’avoir
cette possibilité de monter sa propre exposition, d’y apposer sa signature
et de la présenter au moment opportun. J’aimerais donc pouvoir m’offrir cette
liberté un jour.
Q. Quels conseils donneriez-vous à de jeunes scénographes ?
R. Allez chercher des gens qui vous stimulent. Il faut gagner sa vie, mais il faut trouver la ligne fine entre gagner sa vie et vivre sa passion. La création est un métier de passion, il faut aimer ça, il faut en faire, il faut être plongé dedans, à tous les niveaux. C’est quelque chose qui est constamment en développement, on doit se tenir au courant de ce qui se passe et évoluer car le public est très gourmand.
Aussi, allez assister des scénographes. Au début de ma carrière, j’en ai
beaucoup assisté ; j’ai fait des maquettes et des plans, et ensuite,
j’ai été chargée de
projet. C’est très belle façon de percer, une continuation de la relation « prof-élève ».
C’est aussi un moyen de rencontrer des metteurs en scène, des directeurs
de théâtre et des gens qui travaillent dans le milieu. Il faut se faire voir.
Q. Qu’est-ce qui vous inspire et qu’est-ce qui vous fait peur ?
R. Ce qui m’inspire, c’est la symbiose d’une équipe dans un projet de
spectacle. C’est toujours inspirant de savoir que tout le monde est dans
le même bateau,
parce qu’on peut se rendre vraiment très loin tous ensemble. C’est fascinant.
Ce qui me fait peur, c’est quand tout le monde part avec sa chaloupe et qu'il
est difficile de se retrouver.
Ce qui fait peur, aussi, c’est l’incertitude de ce métier. On se demande si on va avoir du travail le lendemain, si on pourra vivre de son métier. Il n’y a aucune garantie. C’est la grande difficulté dans ce milieu. On dépend de tellement de gens. En même temps, il faut trouver les moyens de ne pas être seule, d’être soutenue. Il faut se construire des relations artistiques et des équipes.
Q. Complétez cette phrase : « Si j’avais su à l’époque ce je sais maintenant… »
R. Je suis scénographe encore aujourd’hui et j’aime mon métier.
Anne-Séguin Poirier œuvre comme conceptrice de décors
et de costumes pour le théâtre, le cirque et l'opéra. Elle vient de signer
les costumes pour un volet de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques
d’hiver 2010, à Vancouver.
Entrevue réalisée
en mars 2010 (Crédit photo : Luc Lavergne)