Les diplômés représentent l’apport le plus précieux de l’École nationale de théâtre à la société. Ils sont de plus un fil conducteur entre l’École et le milieu artistique professionnel.
Les diplômés de l’ÉNT œuvrent en grande majorité au Canada, mais certains vivent et travaillent aux Etats-Unis, au Mexique, en Suisse, en Belgique, en France ou encore au Japon.
Nous vous donnons ici l’occasion de les rencontrer. Un à la fois.
Irène MAHÉ (Mise en scène, 1985)
Q. Était-ce votre rêve d'enfant que de faire du théâtre ?
R. Oui et non. J'avais participé à un concours oratoire à l'âge de 14 ans et le metteur en scène Jean-Guy Roy m'avait demandé de jouer dans une pièce qu'il montait au Cercle Molière. Il a fallu demander la permission à mes parents, qui ont donné leur accord, et c'est comme ça que tout a débuté.
Q. Vos parents étaient-ils dans le métier ?
R. Non, mais ils ont toujours été intéressés par le théâtre. On ne manquait jamais un spectacle au Cercle Molière et on fréquentait l'orchestre symphonique et le ballet. Ils étaient des grands amoureux de la culture et nous ont tous encouragé à aller jusqu'au bout de nos talents artistiques. Nous sommes quatre enfants, dont deux ont fait carrière dans le théâtre.
Q. Comment avez-vous entendu parler de l'École nationale de théâtre ?
R. D'abord par mon frère Roland qui avait fréquenté l'École pendant un an. Aussi, il y avait beaucoup de gens de l'ÉNT qui venaient donner des ateliers ou faire des mises en scène au Cercle Molière. Une fois, le comédien Yvon Thiboutot est venu travailler avec nous et il m'a encouragé à y postuler. Mais j'étais beaucoup trop jeune et mes parents ne m'auraient jamais laissée partir. J'ai donc mis ça de côté.
Par la suite, ma vie à pris plusieurs tournants. J'ai poursuivi des études universitaires; j'ai fait une pré-maitrise en français et j'ai travaillé à Radio-Canada ainsi qu'au journal La Liberté. J'ai obtenu mon permis d'enseignement et j'ai commencé une carrière d'enseignante. Pendant tout ce temps, je continuais toujours de jouer au Cercle Molière.
Et puis, un jour, nous avons reçu un nouveau texte : Bonne fête maman, d'Élizabeth Bourget (Écriture dramatique, 1978). Je l'ai lu et il y a eu un petit déclic en moi. Je me suis dit que ça m'intéresserait de monter ce texte. C'était la première fois que je me hasardais dans une mise en scène. On m'a fait confiance et je me suis vite aperçu que c'était ça que j'aimais vraiment faire et que je voulais poursuivre.
Q. Est-ce à ce moment-là que vous êtes venue à l'ÉNT ?
R. Oui. Le Cercle Molière était en pourparlers avec l'École pour voir si des membres de notre compagnie pourraient aller s'y perfectionner. Comme la mise en scène était une grande lacune chez nous (il n'y avait pas beaucoup de metteurs en scène francophones), l'École avait proposé de recevoir quelqu'un pour un stage d'un an. Par chance, j'ai été choisie. C'était une des premières années que l'École donnait le cours de mise en scène et j'ai été la première de l'extérieur du Québec à le suivre.
Q. Parlez-nous de votre passage à l'École.
R. J'ai beaucoup aimé mon expérience, ça m'a permis de vivre quelque chose de vraiment extraordinaire. C'était inestimable, pour moi, de pouvoir observer les metteurs en scène travailler avec les étudiants. De plus, j'avais le bonheur de pouvoir suivre n'importe quel cours que je voulais - la danse, la voix, le chant, l'écriture – une très belle liberté. J'en ai aussi profité pour voir énormément de théâtre à Montréal, j'y allais presque tous les soirs.
Q. Quels professeurs vous ont le plus marquées ?
R. J'ai beaucoup aimé Claude Brabant pour son approche et sa personnalité. Plus tard, elle est venue donner des cours au Cercle Molière, accompagnée de Marie Lavallée (Interprétation, 1982), qui était son assistante à l'époque. C'étaient des femmes extraordinaires et sympathiques. J'ai aussi de très bons souvenirs des cours de mouvement de Thérèse Cadrin-Petit.
Q. Après votre stage, êtes-vous retournée au Cercle Molière ?
R. Oui. J'ai écrit des pièces, j'ai fait beaucoup de mises en scène, joué, donné des cours aux plus jeunes et aux comédiens pour les aider à faire l'analyse de texte, etc. Donc, ce n'est pas seulement moi qui ai profité de mon apprentissage à l'École, mais toute la troupe également.
C'est aussi à cette époque, en 1986, que j'ai fondé la troupe pour jeune public, le Théâtre du Grand Cercle (TGC), au Cercle Molière. Aujourd'hui, le TGC comprend toutes les activités pour les jeunes, y inclus le festival de théâtre jeunesse, une école de théâtre pour jeunes et une programmation spécialisée.
Q. Quels conseils donneriez-vous aux jeunes metteurs en scène ?
R. Je leur dirais de profiter de toutes les expériences possibles. Apprenez-en le plus possible sur le métier de comédien, de technicien ou de concepteur pour avoir une base solide et une expérience arrondie. Aussi, allez au théâtre le plus possible.
Finalement, je leur conseillerais de ne pas avoir peur et de tenir à leur vision. Il faut la suivre jusqu'au bout et ne pas se laisser dérouter par les autres. Bien sûr, on doit consulter les concepteurs impliqués dans le spectacle et accepter leurs bonnes idées, mais ils doivent adopter votre vision. C'est le rôle du metteur en scène d'engager les collaborateurs et de les amener dans notre enthousiasme pour s'enligner avec vision. Et pour ce faire, il faut avoir une vision claire.
Q. Sur quels projets travaillez-vous ces temps-ci ?
R. Je viens de signer la mise en scène d'Heyderabad, de l'auteur manitobain Jean-Pierre Dubé, qui était à l'affiche du 16 novembre au 8 décembre 2012. C'est un projet sur lequel j'ai travaillé pendant 4 ans. Cette production représentait en quelque sorte un nouveau départ pour moi. Je suis assez puriste dans mon approche à la mise en scène, dans le sens que tout doit soutenir le message de la pièce et le travail les comédiens. Je me suis aventurée sur un terrain plus technique, avec des projections qui prenaient la place de décors, par exemple, et où il n'y avait pas d'accessoires. J'ai dit aux comédiens qu'ils devaient être eux-mêmes les accessoires. J'avais une équipe pas mal extraordinaire qui n'a pas eu peur de me suivre dans ma vision et de me donner tout ce qu'ils avaient.
Q. Y a-t-il un petit deuil à faire lorsqu'un spectacle se termine ?
R. Ça fait toujours un petit pincement au cœur mais j'essaie d'avoir une autre production à l'horizon. En ce moment, je me suis lancée dans un nouveau projet avec un autre auteur. Il s'agit d'un nouveau texte sur Gabrielle Roy et je suis emballée ! Je prévois commencer le travail avec les concepteurs au début de l'année; la tournée dans les écoles et communautés francophones se déroulera au mois d'avril.
Q. Quelle pièce rêvez-vous de monter ?
R. Ça fait longtemps que je veux monter Starmania! J'adore quand il y a de la musique et de la danse dans les spectacles. En fait, nous avons commencé à étudier cette possibilité et à faire nos recherches, alors il y a de fortes chances que nous puissions réaliser ce rêve.
Q. Si j'avais su à l'époque ce que je sais aujourd'hui…
R. Je me serais lancée plus tôt en théâtre comme carrière et j'aurais voyagé plus pour faire le plein. Toutefois, je me trouve chanceuse d'avoir pu faire ma vie à faire quelque chose qui me passionne.
Irène Mahé (Mise en scène, 1985) a été tour à tour comédienne, auteure et metteure en scène. Elle est aujourd'hui la directrice du Théâtre du Grand Cercle, la compagnie de théâtre jeune public du Cercle Molière. Fondée en 1925, ce théâtre francophone situé à St-Boniface (Manitoba) est la plus ancienne troupe de théâtre permanente au Canada. Son frère Roland, qui a étudié dans le programme de production de l'ÉNT pendant un an (1965-1966), en fut le directeur artistique de 1968 à 2012.
Entrevue réalisée en décembre 2012.Crédit photo : Théâtre du Grand Cercle
Kiki NESBITT (Production, 1974)
Q. Vous avez fondé rouge2 il y a trois ans. Pourriez-vous nous en parler ?
R. C'est un projet auquel je pensais depuis fort longtemps. Je m'étais toujours dit que, plus tard, lorsque j'aurais plus d'expérience, j'aimerais partager mes connaissances et aider les créateurs et les artistes. Après avoir livré, en tant que producteur exécutif, le spectacle Delirium du Cirque du Soleil, j'ai décidé qu'il était temps de me lancer.
L'agence représente actuellement plus de 25 créateurs et artistes. Elle gère leurs relations contractuelles et d'affaires avec les producteurs et les accompagne dans le développement de leur carrière.
Dans les prochaines années, je veux continuer le développement de l'agence tout en la gardant à l'échelle humaine. Je suis constamment à la recherche de gens talentueux et d'expérience ou de jeunes de la relève, finissants des écoles, de toutes les disciplines artistiques.
Q. Est-ce le genre de service que vous auriez aimé avoir lorsque vous étiez en début de carrière ?
R. C'était moins nécessaire à l'époque (en 1974), car le marché était très petit et il y avait peu de risques.
Aujourd'hui, les productions sont internationales, le marché est mondial et très compétitif, il y a beaucoup plus de producteurs, de nombreuses écoles spécialisées, les enjeux financiers et contractuels sont beaucoup plus importants et risqués. Si je sortais d'une école aujourd'hui, comme artiste ou créateur, j'apprécierais que quelqu'un me guide.
Q. Avez-vous toujours été intéressée par le théâtre ?
R. Petite, je ne connaissais pas le théâtre mais j'ai commencé à faire des spectacles de variétés dans mon sous-sol, à Québec, vers l'âge de 10 ou 11 ans. Avec mes voisins et voisines, on se faisait des costumes, des décors; il y en avait une qui chantait, l'autre qui dansait… donc, ça a commencé tôt !
Q. Qu'est-ce qui vous a amené à l'ÉNT ?
R. Au secondaire, j'habitais à Montréal et j'avais une amie qui voulait aller à l'École nationale de théâtre. Moi, je ne savais même pas que ça existait une école comme ça, je trouvais ça intriguant, alors je l'ai accompagnée pour chercher son formulaire. J'avais 17 ans et j'étais dans ma dernière année du secondaire – traverser la ville était toute une expédition! En regardant la documentation, j'ai vu qu'il y avait un cours de production et j'ai trouvé ça intéressant. J'ai donc rapporté un formulaire à la maison et je l'ai rempli. Le hic, c'est qu'il fallait avoir le consentement des parents si on était mineur… Alors, le soir même, je l'ai montré à mes parents pour qu'ils me le signent… Vous comprendrez que mon père n'a rien voulu savoir. « On en reparlera dans deux ans après ton cégep », qu'il m'a dit. En 1972, DEC en main, j'ai déposé une demande à l'ÉNT et j'ai été choisie. J'étais super excitée.
Q. Si vous n'étiez pas allée à l'ÉNT, qu'auriez-vous fait ?
R. Aucune idée ! Je ne voulais rien faire d'autre. J'étais vraiment attirée par tout ce qui se passait sur et derrière la scène. Même aujourd'hui, si je me pose la question, je ne ferais rien d'autre. Par ailleurs, je ne me vois pas comme quelqu'un qui prendra sa retraite prochainement. Et l'avantage de ma carrière actuelle, c'est que je vais pouvoir travailler encore pendant bien longtemps et de n'importe où.
Q. Parlez-nous de vos années à l'École.
R. Pendant mes deux années à l'École, j'ai eu beaucoup de plaisir à apprendre. Je n'ai jamais aimé les cours didactiques, j'ai toujours préféré mettre la main à la pâte. Et c'est ça que l'École m'offrait. En plus, elle me donnait des outils incroyables. La bibliothèque était magnifique; nos enseignants étaient exceptionnels; le Monument-National était un terrain de jeu unique. Moi, ça m'a vraiment ouvert les yeux sur tout.
Une des grandes forces de l'École, hier comme aujourd'hui, c'est que les professeurs sont des gens du milieu et donc susceptibles d'engager les finissants à l'issue de la formation. Nous n'étions que quatre dans ma classe et nous avions des professeurs extraordinaires. En plus de me transmettre leur passion du métier, ils m'ont guidée dans mes premiers projets.
Avant d'arriver à l'École, je ne connaissais rien à la littérature québécoise; j'avais fait mes études secondaires et collégiales en anglais. C'est à L'École que j'ai découvert des auteurs, participé à la création de pièces inédites. C'est un lieu qui permet d'être curieux et d'apprendre, sans cesse… J'ai trouvé ça fascinant et enrichissant.
Q. Que retenez-vous de ces années ?
R. Je suis sortie de l'École avec une boîte à outils incroyablement pleine, autant par les contacts que j'y ai fait que par l'apprentissage du métier et les connaissances culturelles que j'y ai acquises. On se frotte à la réalité : les conditions de travail, les horaires, l'ambigüité, les égos, le plaisir et les défis. On apprend de nos erreurs, ce qui est bien, et aussi, le plus important selon moi, l'on apprend le travail en équipe.
Q. Quels sont les profs qui vous ont marquée particulièrement ?
R. Tous, mais plus particulièrement Jean-Pierre Ronfard, par sa passion, sa simplicité, sa joie de vivre et sa créativité débordante; Michèle Rossignol, femme de tête; André Pagé par sa sensibilité; Jacques Languirand, philosophe; François Barbeau par son incomparable talent et sa sensibilité artistique; José Descombes pour sa rigueur et sa patience à notre égard; et tellement d'autres…
Q. Qu'avez-vous appris à l'École qui vous a influencé tout au long de votre parcours ?
R. À toujours garder l'esprit ouvert… tous les professeurs et les gens qui nous encadraient étaient incroyablement curieux et talentueux. Ils nous rappelaient qu'il fallait toujours garder notre esprit, nos yeux et nos oreilles ouverts, être attentifs et observer tout ce qui se passe autour de nous pour s'en imprégner, pour apprendre et pour créer.
Q. Quel fut votre premier emploi après l'École ?
R. Accessoiriste au Théâtre du Rideau Vert. J'aimais beaucoup fabriquer des accessoires, mais ce que je voulais vraiment faire, c'était l'assistance à la mise en scène et la régie. Je me disais que je serais bien placée si un poste en régie s'ouvrait. Au bout d'un an environ, ce fut le cas et j'ai pu réaliser ce premier rêve.
Au Rideau Vert, on travaillait sept jours par semaine, parce qu'il y avait des spectacles pour enfants (un de marionnettes et un de théâtre), des spectacles pour adultes et la prochaine pièce en répétition. Nous avions beaucoup de plaisir, mais on travaillait beaucoup.
Après trois ans j'ai eu besoin de vacances pour me ressourcer. J'ai fait un long voyage à la découverte de l'Europe. À mon retour, j'avais décidé de changer de carrière. Je me suis inscrite au Collège LaSalle en design de mode et j'ai été acceptée. Mais c'est à ce moment-là que le destin est intervenu !
Jean-Pierre Ronfard m'a téléphonée pour me demander si je voulais être son assistante à la mise en scène pour la pièce Ha ha ! de Réjean Ducharme, au TNM. Je l'avais tellement admiré pendant ma formation à l'École que l'idée de travailler avec lui me semblait extraordinaire. C'est la seule fois que j'ai essayé d'aller voir ailleurs…
Q. Et après ça ?
R. Pendant 10 ans, j'ai fait de l'assistance et de la régie pour le théâtre puis, pour des évènements d'envergure, des festivals, des spectacles de variétés, des parades et pour la télé. J'ai fait à peu près tout ce qui pouvait se faire en régie, de la création de pièces inédites à la messe du Pape Jean-Paul II.
Durant les années 80, après la naissance de ma fille Émilie, pour avoir un horaire plus adapté à la vie de famille, je me suis dirigée vers la direction de production et la conception d'éclairages pour le théâtre, les spectacles, les évènements, les musées et les expositions.
J'ai également été co-fondatrice de la compagnie de théâtre Medium médium avec Yves Desgagnés (Interprétation, 1978), René Gingras (Écriture dramatique, 1978) et Louise Roy. Deux des spectacles que nous avons produits ont remporté des prix prestigieux.
En 1988, en tant que producteur délégué au Festival Juste pour Rire, j'ai structuré la production du festival dans la rue. C'était un défi de taille et j'ai toujours aimé les projets impossibles ! Mais après cinq ans, tout roulait bien alors je me suis dit qu'il fallait que je me trouve d'autres défis.
Q. C'est à ce moment-là que vous êtes allée travailler au Cirque du Soleil ?
R. Oui. Une amie m'a contactée pour me dire qu'on cherchait un directeur de production pour le spectacle Alégria. Pour moi, le Cirque a été une expérience extraordinaire; ça m'a permis de voyager, de connaitre et de travailler avec du monde de partout sur la planète, tels que Franco Dragone, Robert Lepage, Gilles Ste-Croix, David Rockwell, Walt Disney Entertainment, Fuji Télévision, Apple Corps, Live Nation, MGM, et de travailler avec des créateurs issus de l'École, notamment Michel Lemieux (Production, 1979), Stéphane Roy (Scénographie, 1988), Dominique Lemieux (Scénographie, 1986) ou Michel Crête (Scénographie, 1984).
Après Alégria, j'ai travaillé au service de la production à structurer le département et les ateliers, à la direction de production des spectacles Saltimbanco et La Nouba, puis au développement de nouveaux projets, entre autres O, Love et KÀ et finalement comme producteur exécutif sur Délirium aux côtés de Michel Lemieux et Victor Pilon, deux êtres absolument extraordinaires.
Q. Comment avez-vous vécu votre toute première « première » au Cirque du Soleil ?
R. C'était incroyable ! Je tenais à être assise dans la salle, entourée des spectateurs. Alégria était un spectacle avec de nouvelles technologies et beaucoup d'artistes enfants. La majorité des artistes sur scène étaient des athlètes olympiques qui, malgré leur expertise, n'avaient jamais joué sur une scène, en costume, devant un public. J'avais une peur bleue pour eux mais ils ont été géniaux et les enfants absolument étonnants. À la fin du spectacle, c'était un soulagement sans nom et une grande une fierté pour toute l'équipe !
Q. Quels conseils donneriez-vous à des étudiants qui se dirigent vers une carrière en production ?
R. Persévérez ! Il faut toujours essayer de voir plus loin. Les heures sont longues et les défis ne manquent pas, mais quand on aime ça – et il faut vraiment aimer ça – ce sera toujours enrichissant.
Je dirais aussi qu'il faut avoir une bonne santé, aimer travailler en équipe et être capable de mettre de l'eau dans son vin; car en production, il faut souvent en mettre un petit peu plus souvent !
Q. Si j'avais su à l'époque ce que je sais maintenant…
R. Je ferais exactement la même chose !
Après une longue carrière qui l'a amené à toucher à plusieurs aspects de la production de spectacle – assistance à la mise en scène, conception d'éclairage et production exécutive, notamment pour le Cirque du Soleil – Kiki Nesbitt a fondé l'agence artistique rouge2, dédiée au soutien et à l'accompagnement d'artistes et de créateurs tout au long de leur carrière.
Entrevue réalisée en février 2012
Michèle MAGNY (Interprétation, 1966)
Q. Qu'est-ce qui vous a poussée à devenir comédienne ?
R. Au départ, je ne me destinais pas vers une carrière au théâtre : je voulais faire des études universitaires en littérature. J'étais une grande lectrice : ça a commencé avec les vieux livres de ma mère de La Comtesse de Ségur quand j'étais toute petite, dont Pauvre Blaise que j'ai tant aimé, jusqu'à Simone de Beauvoir, Sartre et Camus quand j'étais adolescente… Je me cachais pour les lire parce que c'était des livres à l'index à l'époque ! J'avais une amie qui a eue une grande influence sur moi. Son père était journaliste, et elle me disait, « il faut lire ça, il faut lire ça »…et nous allions sur la montagne pour nous parler de nos lectures. Donc, j'avais cette curiosité pour la littérature mais pas (encore) pour le théâtre. Ce n'est pas facile de lire du théâtre quand on est jeune !
Je suis la deuxième d'une famille de sept enfants. Nous étions les voisins de Jean Gascon qui lui aussi avait une grosse famille. Il venait de fonder le Théâtre du Nouveau Monde en 1951. L'hiver, lors des tempêtes de neige, Jean venait parfois nous reconduire à l'école car j'allais au couvent avec ses filles. C'est par lui que j'ai commencé à entendre parler de théâtre. J'aimais sa voix grave et sa façon de parler.
Après mes études classiques, j'ai décidé de couper avec Outremont et ma famille; je voulais aller voir ce que c'était la vrai vie…et pour moi la vraie vie ça se passait dans l'est de Montréal! Ça été un geste déterminant qui a décidé de mon destin.
Un nouveau collège venait de s'ouvrir, le Collège Valéry, sur la rue Papineau, qui n'existe plus maintenant. J'ai décidé de faire mon entrée là-bas mais ma mère n'était pas contente du tout! Mais c'est moi qui avais décidé, j'avais 18 ans et mon destin a changé là, ça été déterminant.
Q. Parlez-nous de ces années formatrices.
R. À ce collège, j'ai fait la rencontre de plein de gens qui voulaient faire la même chose que moi, c'est-à-dire se couper de leur milieu, faire un changement. Je me suis retrouvée dans la classe de Sophie Clément et de Francine Racette ! Elles aussi avaient décidé de s'émanciper de leurs familles. L'une venait de Rivières-des-Prairies, l'autre de Joliette. Enfin, je voyageais un peu à l'intérieur de Montréal! On est devenue amies. Elles me parlaient de leur rêve de théâtre, et moi, je voulais écrire. Je leur disais, « je vais écrire des pièces pour vous ». On allait en face, au Parc Lafontaine, et on rêvait – Francine, Sophie et moi. Elles, de théâtre, et moi, d'écriture. Je ne pensais toujours pas être comédienne.
On jouait aux beatniks en s'habillant en noir et en allant dans la cave noire du El Cortijo sur la rue Clark, ou de la Paloma. On a rencontré des Espagnols en exil à cause de Franco et la bohême québécoise, des peintres en particulier, qui rêvaient de changer le monde, et nous aussi d'ailleurs ! Et puis, Sophie et moi avons décidé de fonder un journal. Ça nous a permis de sécher des cours et d'aller au cinéma pour en faire des critiques, avec l'accord des directrices du collège qui nous encourageaient. Ça été la vraie émancipation ! Ce qui a été déterminant pour moi a été ma décision d'aller interviewer Jean Gascon pour le journal du Collège qu'on avait appelé l'Escale. Ce fut ma toute première entrevue. Il venait de fonder l'École qui était située sur la rue de la Montagne. Et là, ô surprise, je vois des garçons et des filles se promener pieds nus en collants noirs dans les couloirs de l'École en toute liberté – j'étais très impressionnée !
Après l'entrevue, Jean Gascon m'a encouragée à venir à l'ÉNT. Il m'a conseillé de suivre des cours privés pour préparer mon audition avec Marcel Sabourin, qui était tout jeune, et qui donnait des cours privés en haut du cinéma de l'Orpheum sur la rue Ste-Catherine, à côté du magasin La Baie. Donc, Sophie, Francine et moi nous nous sommes retrouvées à suivre les cours de Marcel Sabourin. Et qui avait aussi pris la décision de suivre ses cours ? Mouffe ! Marcel est devenu notre maître, et nous avons tous été acceptés à l'École. Sophie Clément d'abord. L'année suivante, Francine Racette, Mouffe et moi nous sommes tous présentés ensemble et nous avons tous été acceptés à l'École. Marcel s'est alors retrouvé sans élèves ! Il a fermé son atelier en haut de l'Orpheum rue Ste-Catherine, et est venu enseigner à l'École !
Q. Quels sont vos souvenirs de l'École ?
R. Travail, travail, bonheur, larmes, découragement, découvertes, travail encore et bonheur! J'aimais l'enseignement de l'École qui me semblait près de l'Actor's studio, qu'on admirait tous, et des préceptes de Stanislavski. On se sentait comblés dans cette école, on ne voulait pas être ailleurs. Et de côtoyer la culture anglaise m'importait aussi beaucoup. Mon père lisait les magazines de langue anglaise qu'il laissait traîner à la maison. C'est comme ça que j'ai appris l'anglais. Je l'en remercie, parce que ça a fait de moi quelqu'un de bilingue. Ce fut un atout de pouvoir lire en anglais très rapidement. Ça m'a ouvert des horizons extraordinaires ! Et, à l'inverse, à l'École, les Anglais apprenaient aussi des Français, parce qu'à cette époque nous avions de nombreux cours ensemble; en fait presque tous les cours, sauf l'interprétation et le cours de textes. Même les cours d'improvisations se donnaient dans les deux langues, mais au bout d'un certain temps, c'était devenu vraiment problématique quand on devait dialoguer ensemble. Souvent les Français prenaient le parti de faire du Marcel Marceau sans paroles ! Une camarade de ma classe qui jouait toujours les muettes parce qu'elle ne parlait pas l'anglais s'est aventurée cette fois-là à parler anglais alors que nous improvisions des rescapés sur une île déserte. En se frottant les bras, elle a dit « Oh, it is frette here ». On avait beau avoir quelques notions en concentration, les improvisations devenaient de vrais grands moments de décrochages et de rigolades entre nous ! Au bout d'un certain temps, la direction a décidé de séparer aussi les Anglais des Français pour les cours d'improvisations.
Dans ma classe, nous n'étions que quatre filles et deux garçons. Robert, le plus indiscipliné, jouait des tours tout le temps et dès qu'il voyait un piano, il s'asseyait et jouait. En fait, il disait qu'il était à l'école pour apprendre à se discipliner. L'École était située aux trois derniers étages de l'Édifice Le Royer, boulevard St-Laurent. Le chauffage ne fonctionnait pas bien, c'était sale, et il y avait un tout petit ascenseur que nous avions toujours peur de prendre. Mais c'était le bonheur total ! Nous mangions dans la cantine, en bas, une nourriture terrible. Nous étions vraiment, vraiment pauvres… mais nous étions heureux. Pour ma part, j'habitais toujours à la maison (ce n'était pas facile…nous étions quatre sœurs dans la même chambre !) mais nous avions une très grande véranda en arrière et, au printemps, ma classe venait souvent répéter là.
Nos professeurs étaient tous remarquables et on les aimait énormément. Nous nous sentions privilégiés d'être à l'École et, comme des éponges, nous absorbions tout ce qu'ils avaient à nous transmettre. Nous sentions que nous étions au début de quelque chose d'important, et nous nous trouvions gâtés et chanceux Nous sentions aussi une forte responsabilité à faire fructifier leur enseignement.
Q. Et l'été, toute l'École déménageait à Stratford ?
R. Stratford, c'est un pan de l'histoire de l'École. L'émerveillement de découvrir Shakespeare, de répéter dehors, de voir des acteurs du Théâtre du Nouveau Monde qui avaient été invités à venir jouer et, le plus extraordinaire, de voir Denise Pelletier jouer sur le Festival Stage !
Nous partions pour Stratford en autobus. C'était inouï ! On nous amenait en autobus et on nous laissait comme ça dans la ville. « Débrouillez-vous pour vous trouver un logement », nous disait-on ! Nous habitions dans des tentes, au début, puis nous allions cogner aux portes pour louer une chambre. Il fallait se débrouiller; ça nous coûtait environ 200 $ pour l'été. Mais c'était le bonheur !
Nos cours se donnaient dans une école secondaire, il y avait un grand espace vert à l'arrière avec beaucoup d'arbres, et nous travaillions souvent dehors. Tous les professeurs déménageaient aussi à Stratford. Jean-Pierre Ronfard vivait là avec ses enfants. Nous, les élèves, on allait les garder tour à tour. J'ai ainsi gardé Alice Ronfard. Il y avait Moussia (Marie Cardinal), sa femme, André Muller, Gaétan Labrèche, Marcel Sabourin (qui nous faisait mourir de rire), sans oublier la grande et merveilleuse Eleanor Stewart, notre professeure de voix, Gabriel Charpentier et James de B. Domville (que nous aimions beaucoup) - c'était extraordinaire.
Q. Et la grande aventure au Lac Huron, à la Baie Georgienne ?!
R. Quels beaux souvenirs ! On y allait en auto on dormait à la belle étoile sur la plage. C'était les sixties, l'époque bohème…. Charlebois apportait sa guitare et il nous chantait ses chansons. Louise Forestier (Interprétation, 1966) était là aussi et ils chantaient ensemble; en fait c'est à Stratford qu'est né le show de chant !
Un autre très beau souvenir a été celui de voir arriver la somptueuse Denise Pelletier avec sa suite (c'est-à-dire son mari, son fils, ses amis, etc.) quand nous allions nous baigner au bord du lac Huron. Elle jouait à Stratford cet été là. Nous avions si peu à manger. Elle ouvrait ses paniers de pique-nique, installait ses tables avec nappes et belles vaisselles et nous lançait, « venez, venez mes enfants »… et nous mangions à la table de cette grande dame, sur le bord du Lac Huron. J'allais me baigner avec elle et elle me racontait ses histoires d'amour.
Q. Quel fut votre parcours après l'ÉNT ?
R. Francine Racette et moi avons obtenu des bourses et sommes parties pour Paris. Elle était partie avant moi car je jouais le rôle de l'ange gardien dans Le soulier de satin, de Paul Claudel, mis en scène par Jean-Louis Roux, au TNM – mon premier rôle en sortant de l'École. Je jouais avec Monique Miller et Albert Millaire… nous étions 80 sur scène…. je trouvais que j'avais une grande chance d'être parmi eux. Francine est revenue me chercher, mais juste avant de partir, j'ai rencontré Jacques Gagné et je suis tombée amoureuse…Je suis quand même partie pour Paris. Francine et moi partagions un petit appartement et nous travaillions, nous suivions nos rêves. Finalement, l'amour l'a emporté sur une carrière à Paris, et je suis revenue à Montréal pour rejoindre mon amoureux et, encore une fois, ce fut le coup du destin. Je n'ai jamais regretté. J'ai eu deux merveilleux garçons, j'ai fait ma carrière, j'ai enseigné, j'ai eu une vie remplie. Francine de son côté est restée à Paris et y a fait carrière. Elle a trois merveilleux garçons et vit maintenant aux États-Unis.
Q. Comment avez-vous concilié votre carrière et votre vie de famille ?
R. Ce n'est pas toujours facile, mais on y arrive ! Mon modèle était Hélène Loiselle qui a eu plusieurs enfants et une grande carrière. Je lui demandais conseil et elle me rassurait. On doit trouver le moyen ! Aujourd'hui, mon fils aîné travaille pour Google à Boston comme ingénieur, et le cadet est professeur d'études classiques à Cambridge, en Angleterre. À eux aussi je leur ai dit, si vous étudiez, le monde vous appartient. Ils m'ont cru !
Q. Y-a-t-il un rôle que vous auriez aimé jouer ?
R. Je n'ai pas de regrets, j'ai été très chanceuse dans mes rôles. J'ai participé à de nombreuses pièces de répertoires et création comme comédienne, notamment Les Fées on soif, de Denise Boucher, au TNM (ça été épique !); La charge de l'orignal épormyable de Claude Gauvreau, au TNM (ça a été épormyable !); Bonjour là bonjour de Tremblay, toujours au TNM; Quatre à Quatre de Garneau, en tournée à Paris et en France. Comme metteure en scène, j'ai monté La reprise de Claude Gauvreau, au Théâtre d'aujourd'hui (1994); Le pain dur de Claudel, au Rideau Vert (1991); Fool for love de Sam Shepard, au Quat-Sous (1987); Anaïs dans la queue de la comète de Jovette Marchessault (1985). J'ai travaillé avec des comédiens et comédiennes extraordinaires de talent, de générosité et d'humanité, j'ai été dirigée par des metteurs en scène sensibles, visionnaires et allumés; j'ai participé à des œuvres controversées qu'on a dû défendre. Ça devenait du sport ! J'ai écrit des textes, joué sur les grandes scènes d'ici et d'ailleurs, et j'ai participé à l'éclosion d'œuvres nouvelles. Je me sens comblée.
Mais j'aurais voulu jouer les reines !!! En fait, j'aurais aimé jouer Shakespeare, en langue anglaise – et toucher au tragique d'ici en jouant plus de Tremblay.
Q. Quels ont été vos rôles préférés ?
R. Je crois que se sont les rôles de Tchekhov, Pirandello et de Tremblay… des personnages complexes, tragiques, tourmentés mais totalement dans la vie.
Q. Parlez-nous de vos années d'enseignement à l'ÉNT.
R. Une grande passion ! J'ai du interrompre ma carrière de comédienne pour des raisons de santé et alors j'ai mis toute mon énergie dans l'enseignement. C'était une très grande joie de revenir à l'École pour enseigner. L'ÉNT, c'est le bonheur, une bouffée d'air frais, de création, de rencontres merveilleuses. J'ai été professeure de texte à l'École. Il y en a eu seulement trois : Jean-Louis Millette, moi, et maintenant Guy Nadon… c'est une belle continuité !
Q. Finissez cette phrase : « Si j'avais su à l'époque ce que je sais aujourd'hui…. »
R. … je n'aurais rien changé. Je ferais exactement la même chose, mais avec un peu plus de méditation !
Michèle Magny (Interprétation, 1966) est comédienne, metteure en scène et auteure dont la carrière remarquable s'échelonne sur près de cinquante ans. Elle a longtemps été professeure de texte dans le programme d'Interprétation à l'ÉNT.
Entrevue réalisée le 15 décembre 2010
Anne-Séguin POIRIER (Scénographie, 2001)
Q. Parlez-nous de ce grand projet du spectacle d’ouverture
des Jeux olympiques d’hiver à Vancouver ?
R. J’ai été approchée par DAE (David Atkins inc.) en 2008. Une équipe d’artisans du spectacle à été créée en 2009 suite à différentes séances de créations à Vancouver et à travers le Canada. Le concept du spectacle comprenait différents tableaux et chaque tableau était associé à un créateur de costumes et de décors. J’ai œuvré sur un tableau en particulier et j’ai fait partie d’une équipe de brainstorming qui s’est réunie tout au long des années 2008 et 2009 pour développer l’espace scénographique, le contenu visuel (les projections), le storyboard, etc.
Q. Était-ce semblable à vos précédents projets ou complètement nouveau ?
R. Semblable à Délirium du Cirque du Soleil ; premier spectacle
en aréna (2006). Il s’agissait d’une collaboration avec les metteurs en
scènes Michel Lemieux et Victor Pilon (4d art). Toutefois,
ce qui était
très différent avec le spectacle d’ouverture des Olympiques, c’était le
direct devant 60 000 personnes, diffusé par la suite à travers le monde.
Q. Combien de personnes étaient impliquées dans cette production ?
R. L’équipe de création comprenait une trentaine de personnes de créateurs à travers le Canada. C'était une équipe hétéroclite qui devait trouver une vision commune. Un grand défi.
Q. Quel était votre tableau ?
R. J’étais conceptrice des costumes de la scène de l’automne, composée de violonistes et de tapeurs de pieds. (Le rythme de l’automne).
Q. Où étiez-vous durant le spectacle d’ouverture ?
R. J’étais dans les loges avec mes compatriotes. Nous voulions regarder
le spectacle et en même temps voir le résultat à la télévision, car c’était
vraiment deux spectacles distincts. L’énergie est complètement différente
entre le spectacle live et la rediffusion à la télévision.
Q. Quelle était l’atmosphère dans cette loge ?
R. C’était très tendu ! La marge d’erreur était grande. Il faut préciser
que tout l’enchaînement s’est fait en quatre jours ; l’ensemble des répétitions
s’est fait en une semaine. Ça allait à une vitesse grand V. Il y avait
donc énormément de tension mais, en même temps, nous étions tous très
confiants que tout se passerait bien.
Q. Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
R. Ça fait presqu’un an que je travaille sur un projet de spectacle avec
le Cirque du Soleil. Je suis conceptrice des accessoires pour
un projet à Los
Angeles, en 2011, mis en scène par Philippe Decouflé. C’est un spectacle
sur le cinéma. Je vais y travailler pendant environ un an et demi.
En même temps, je suis en création cette année avec Michel Lemieux et Victor Pilon sur un projet au Théâtre du Nouveau Monde.
Je continue aussi à collaborer avec l’École nationale de cirque ; je travaille
avec des chorégraphes sur les spectacles annuels. Nous sommes une petite équipe
de professionnelles qui les entoure pour leur spectacle de fin
d’année.
Q. Avez-vous toujours aimé le théâtre ?
R. Au secondaire, j’ai fait quatre ans de théâtre. Durant toute cette
période, je détestais être sur scène ! J’aimais beaucoup mieux être à l’arrière-scène.
Je voulais être impliquée, mais d’une autre façon. Enfant, je dessinais
beaucoup. Le dessin m’a poussé à vouloir m’exprimer d’une autre façon.
Q. Qu’est-ce qui vous a conduit vers la scénographie ?
R. J’ai d’abord étudié en production, au cégep de Saint-Hyacinthe. La production m’attirait beaucoup, surtout l’éclairage. J’aimais la technique mais je me suis rendue compte que le dessin me manquait. J’ai donc bifurqué vers le décor. J’ai terminé mon cégep en sachant que c’était la scénographie qui m’attirait et que je devrais poursuivre ma formation.
Je suis arrivée à l’ÉNT à l’époque où Guido Tondino était le directeur du
programme. C’était très important pour lui qu’on puisse voyager dans les
deux secteurs, costumes et décors.
Donc, quand j’ai terminé l’École, je ne me suis jamais empêchée de faire les deux, en me disant que c’est tout à fait la même démarche. Ce qui est extraordinaire en scénographie, c’est de raconter des histoires. On a cette chance et pouvoir réinventer ou de réécrire l’histoire, d’amener un autre regard.
Q. Que retenez-vous de vos années à l’ÉNT ?
R. Je dirais que se sont les influences de tous les professeurs qui demeurent des points de repères aujourd’hui. François St-Aubin, par exemple, qui fut mon professeur à l’École nationale et au cégep. C’est quelqu’un avec qui j’ai beaucoup de plaisir à collaborer. Je peux toujours l’appeler pour lui demander des conseils.
Lorsqu’on est à l’École, on traverse une période fragile qui est toujours
bénéfique plus tard; il faut essayer de retrouver cette fragilité. Le danger
est de tomber dans une machinerie, de vouloir performer, de s’assurer
d’avoir du travail parce que c’est ça, la réalité. À l’École, cette fragilité se
traduit par une autre perception du temps. On a le luxe de prendre
tout un samedi pour dessiner, ce qui est plus difficile dans le milieu professionnel.
Q. Si vous n’étiez pas devenue scénographe, qu’auriez-vous aimé faire ?
R. J’ai de la difficulté à m’imaginer faire autre chose ! Cela dit, j’admire beaucoup la carrière de François Vincent qui nous a enseigné la peinture à l’ÉNT. C’était justement des moments privilégiés où on prenait le temps.
Je pourrais même envisager un détour vers la peinture dans le futur. Ce serait
une occasion de me concentrer sur mes propres projets. En spectacle, on est
dépendant d’une équipe et du regard de metteur en scène ; on n’a pas le contrôle
sur tout. Ce qui est bien comme artiste visuel et indépendant, c’est d’avoir
cette possibilité de monter sa propre exposition, d’y apposer sa signature
et de la présenter au moment opportun. J’aimerais donc pouvoir m’offrir cette
liberté un jour.
Q. Quels conseils donneriez-vous à de jeunes scénographes ?
R. Allez chercher des gens qui vous stimulent. Il faut gagner sa vie, mais il faut trouver la ligne fine entre gagner sa vie et vivre sa passion. La création est un métier de passion, il faut aimer ça, il faut en faire, il faut être plongé dedans, à tous les niveaux. C’est quelque chose qui est constamment en développement, on doit se tenir au courant de ce qui se passe et évoluer car le public est très gourmand.
Aussi, allez assister des scénographes. Au début de ma carrière, j’en ai
beaucoup assisté ; j’ai fait des maquettes et des plans, et ensuite,
j’ai été chargée de
projet. C’est très belle façon de percer, une continuation de la relation « prof-élève ».
C’est aussi un moyen de rencontrer des metteurs en scène, des directeurs
de théâtre et des gens qui travaillent dans le milieu. Il faut se faire voir.
Q. Qu’est-ce qui vous inspire et qu’est-ce qui vous fait peur ?
R. Ce qui m’inspire, c’est la symbiose d’une équipe dans un projet de
spectacle. C’est toujours inspirant de savoir que tout le monde est dans
le même bateau,
parce qu’on peut se rendre vraiment très loin tous ensemble. C’est fascinant.
Ce qui me fait peur, c’est quand tout le monde part avec sa chaloupe et qu'il
est difficile de se retrouver.
Ce qui fait peur, aussi, c’est l’incertitude de ce métier. On se demande si on va avoir du travail le lendemain, si on pourra vivre de son métier. Il n’y a aucune garantie. C’est la grande difficulté dans ce milieu. On dépend de tellement de gens. En même temps, il faut trouver les moyens de ne pas être seule, d’être soutenue. Il faut se construire des relations artistiques et des équipes.
Q. Complétez cette phrase : « Si j’avais su à l’époque ce je sais maintenant… »
R. Je suis scénographe encore aujourd’hui et j’aime mon métier.
Anne-Séguin Poirier œuvre comme conceptrice de décors
et de costumes pour le théâtre, le cirque et l'opéra. Elle vient de signer
les costumes pour un volet de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques
d’hiver 2010, à Vancouver.
Entrevue réalisée
en mars 2010 (Crédit photo : Luc Lavergne)
Didier LUCIEN (Interprétation, 1994)
Q. Didier, vous enseignez à l’ÉNT ces jours-ci, pourriez-vous nous en parler ?
R. J’enseigne, aux étudiants en Interprétation 2e année, un cours que j’ai créé et qui s’intitule Le coffre à outils pour les 2e et 3e rôles. Je leur apprends comment se débrouiller dans le « monde réel » parce qu’on doit parfois faire sa propre mise en scène, être inventif avec notre personnage qui n’est pas toujours bien défini dans le texte.
Je leur parle aussi de la notion de manipulation du public. On fait ça avec le théâtre pour enfants : on raconte une histoire et on s’arrange pour que les enfants soient intéressés. Mais on ne fait pas ça avec les adultes et c’est une erreur. Les comédiens ne peuvent pas jouer en pensant uniquement à la pièce – nous jouons une pièce devant public, alors nous devons manipuler le public. Il faut leur raconter une histoire. Des fois, au théâtre, nous oublions qu’il faut de la communication. Je suis là pour le rappeler.
Q. Sur quels projets travaillez-vous à l’extérieur de l’ÉNT ?
R. J’ai une compagnie de production dont le premier projet est le site de webtélé, www.didierzemime.com. C’est une PME dont le mandat est de produire des capsules de mime. Je travaille avec un ami d’enfance, Robert Boulos, avec qui j’ai une belle complicité car nous nous connaissons depuis longtemps. J’ai fait beaucoup de mime et d’improvisation lorsque j’étais plus jeune et c’est Robert qui m’a encouragé à y retourner.
À date, nous avons créé quelques 150 capsules et notre but est d’en produire 300. Nous venons d’en vendre à Canal Plus en Espagne et nous avons aussi des contacts dans d’autres pays. Nous travaillons sur des campagnes publicitaires, dont une, par exemple, qui va bientôt sortir sur la sécurité routière.
Q. Comment conciliez-vous vie de famille et vie professionnelle ?
R. Au début de ma carrière, je jouais au théâtre environ quatre fois par année. Maintenant, j’ai des jumeaux de 5 ans et une fille de 14 ans, alors pour bien équilibrer ma vie de famille, j’essaie de ne jouer au théâtre qu’une fois seulement par année. Travailler sur notre projet de webtélé et l’enseignement s’adaptent mieux à ma vie en ce moment.
Q. Comment vos enfants réagissent-ils lorsqu’ils vous voient au théâtre ou à la télévision ?
R. Ma fille est née environ en même que tous les enfants de mes amis comédiens alors, pour elle, c’est normal et même un peu banal !
Q. Comment êtes-vous arrivé au théâtre ?
R. J’ai toujours fait du théâtre, mais je n’avais jamais pensé devenir comédien. En fait, je voulais aller à l’École de cirque… plus jeune, je faisais du clown, du mime, etc. J’ai même joué dans un spectacle pour enfants.
Un jour, deux de mes amis m’ont demandé de leur donner la réplique lors de leurs auditions à l’École nationale de théâtre. Mes collègues dans la troupe de théâtre m’ont dit que je devrais essayer aussi. Alors je me suis dit, quitte à faire quatre scènes, je vais en faire six ! S’ils ne m’aiment pas après six scènes, je saurai que ce n’est pas pour moi !
J’ai été accepté mais c’est seulement durant ma 3e année qu’un déclic s’est fait. Après avoir mis tant de travail et d’effort dans ma formation, j’ai réalisé que ça valait la peine de poursuivre plus sérieusement et de devenir comédien.
Q. Est-ce que vos parents ont été surpris par votre choix ?
R. Non, c’était normal. Ils ont poursuivis des métiers pratiques (mon père est prof de math et ma mère est comptable) mais je les soupçonne d’avoir une bonne fibre artistique. Mon père écoutait de l’opéra continuellement, ce qui fait que je connais tous les classiques. Je n’aimais pas nécessairement ça quand j’étais petit, mais je l’apprécie aujourd’hui. J’en ai bénéficié plus tard, énormément.
Q. Que retenez-vous de vos années à l’ÉNT ?
R. D’abord, la camaraderie. À force de vivre 4 ans avec les mêmes 12 personnes, il y a des liens forts qui se tissent et qui durent. Nous sommes restés amis et, encore aujourd’hui, je ressens le besoin de revenir à cette complicité et de jouer avec les gens de ma classe. Lorsque je prépare un projet, c’est toujours à eux que je pense en premier.
Ce dont je me rappelle très bien aussi, c’est la notion de vérité dans le jeu, cette philosophie de base dont la regrettée Lou Fortier nous parlait toujours. C’est une notion qui m’est restée et que j’essaie toujours d’appliquer. La vérité dans tous les sens.
Q. Si vous n’étiez pas devenu comédien, que seriez-vous devenu ?
R. Je ne pouvais pas faire autre chose ! Pour moi, il n’y avait pas d’autre choix… Il n’y a rien d’autre qui m’allume comme ça, qui m’intéresse au même point.
Je suis confortable sur scène. Quand je ne joue pas pendant un moment, j’ai un surplus d’adrénaline et je sens qu’il est en temps de remonter sur les planches. Je joue de la musique, mais je ne pourrais jamais jouer en spectacle, ça me gêne trop ! J’aimerais toutefois faire de la mise en scène. C’est un de mes projets d’avenir.
Q. Avez-vous des conseils à donner aux jeunes comédiens ?
R. Éviter d’avoir du jugement envers vous-même et envers le texte. Essayer de toujours débuter avec une page blanche; le préconçu et l’autocensure, ce sont les pires choses qu’on peut faire. Le jeu, c’est un exercice de manière plutôt que de choix : ce n’est pas tant le choix qu’on fait, mais la manière dont on l’exécute.
Je ne vois pas les personnages d’une seule façon. Un personnage est composé d’un paquet de détails. Il y a toujours des choses à découvrir. Si tu arrêtes de découvrir, je ne sais pas ce que tu fais dans ce métier-là ! Ce n’est pas assez payant !!!!
Entrevue réalisée en février 2010. (photo : Jacinthe Perreault)
Anne-Marie WHITE (Mise en scène, 2003)
Q. Parlez-nous de votre production Le Bout du monde ?
R. Ce fut un très beau voyage, à la fois personnel et collectif, très enrichissant artistiquement. Cette production marque également mon arrivée au Trillium. C’est la première saison que je signe en tant que directrice artistique du Théâtre du Trillium.
Cette production était importante et je me suis offert une belle folie avec ce texte danois qui a demandé beaucoup d’abandon de la part de tous. Abandon, parce qu’il a fallu plonger, de façon solidaire, dans un univers autre, complètement déjanté, et très loin de nos références nord-américaines. L’équipe a défendu le spectacle jusqu’à la pointe des ongles. Et ça paraissait sur scène.
Q. Comment vivez-vous les soirs de première ?
R. La plupart du temps, je vais m’asseoir dans la salle, généralement très en arrière et près d’une sortie. C’est l’endroit où je me sens le mieux; je peux vivre pleinement la pièce et la recevoir au même niveau que les spectateurs. Cela dit, parfois je regarde la pièce à partir de la régie, tout dépendant des circonstances.
Souvent, pour moi – environ une semaine avant la première quand tout est engagé au niveau des conceptions et qu’on commence à rouler le spectacle – il y a une sorte de détachement qui se produit naturellement; l’abandon se passe un peu avant la première. Non pas que je cesse de travailler, mais c’est en dedans que ça se passe.
Q. Y a-t-il des aspects du travail de direction artistique qui sont moins agréables pour quelqu’un de créatif comme vous ?
R. J’ai la chance immense, inouïe d’être dans une compagnie et j’aime énormément mon travail. D’ailleurs, je suis une des rares folles qui aiment rédiger des demandes de subvention, qui aiment élaborer des budgets, je prends plaisir à faire ça (pas tous les types de subventions, remarque…). C’est en élaborant les budgets que la direction, la vision de la compagnie se dessinent. La façon de gérer les chiffres dicte le type de direction que la compagnie prend et prendra dans les années futures.
Il n’y a honnêtement pas grand-chose dans le poste actuel qui me déplaît.
Q. Quel a été votre parcours avant d’arriver à l’ÉNT ?
R. De 1990 à 1995, j’ai fait mes études en théâtre à l’Université d’Ottawa. J’ai fait mes premières armes au Théâtre la Catapulte, en collaboration avec le fondateur Patrick Leroux. Assez rapidement j’ai eu un intérêt marqué pour la mise en scène, tout en jouant, en faisant de la régie, bref en touchant un peu à tout. Jusqu’à ce que je sente le besoin de me nourrir, d’aller ailleurs et c’est à ce moment-là que je suis venue à Montréal, à l’ÉNT.
Q. Que la vie vous a-t-elle réservée après l’ÉNT ?
R. Ce fut une période de création intense dans tous les sens du terme. D’abord, je sentais vraiment le besoin de m’isoler en campagne. Donc, mon conjoint (l’auteur-compositeur-interprète Marcel Aymar) et moi sommes allés nous installer à North Lancaster (Ontario), à mi-chemin entre Montréal et Ottawa, pour fonder notre famille. Nous avons eu deux enfants qui ont aujourd’hui 3 ans et demi et 5 ans et j’ai fondé ma compagnie, le Théâtre de la Cabane bleue.
Pendant ma grossesse, j’ai aussi fait le projet Tout comme elle avec Brigitte Haentjens. En même temps, avec ma compagnie, j’ai crée le spectacle Écume, mon premier texte. Au cours d’une période de 2 ans et demi, je suis vraiment allée au bout d’une proposition, j’ai poussé mon langage scénique au maximum. J’écrivais et je mettais en scène. Tout le travail se faisait chez moi, avec une équipe mixte composée de comédiens et concepteurs de Montréal et d’Ottawa. Les gens venaient chez nous et on travaillait en résidence de création, quelques jours à la fois. Ils habitaient carrément chez nous; on créait le jour (on avait une salle de répétition sur le terrain) et en soirée, on mangeait et on vivait ensemble.
Q. Étiez-vous enceinte durant cette période ou aviez-vous déjà donné naissance à votre enfant ?
R. Les deux ! J’avais accouché de mon premier enfant lorsque la compagnie s’est mise en branle. Après ça, au cours de l’étape de création – une deuxième grossesse.
Q. Comment avez-vous fait ? Ça demande une énergie énorme !
R. Je ne sais pas comment j’ai fait, moi non plus!! Mais, je l’ai vécu comme ça. Quand j’ai donné naissance à mon premier enfant, il y a eu quelque chose qui, étrangement, s’est débloqué, un genre de canal auquel je n’avais jamais vraiment eu accès auparavant. J’ai déjà entendu des témoignages d’artistes qui ont vécu la même chose. Un flot de créativité et de création est arrivé de façon très violente. Après un accouchement, on manque de sommeil et, des fois, je n’avais que quelques minutes entre deux dodos; mais j’allais à mon ordinateur et l’écriture se faisait de façon débridée, malgré moi, alors qu’avant, mon rapport à l’écriture était moins actif.
Q. Que retenez-vous de vos études à l’ÉNT ?
R. J’ai de très, très beaux souvenirs de l’École nationale de théâtre.
L’École m’a vraiment permis de poser un diagnostic sur où j’en étais à ce moment précis dans ma démarche artistique. C’est ce que j’ai trouvé extraordinaire de la part de la direction de l’époque; Denise Guilbault a vraiment eu la finesse de prendre le temps de nous écouter et de voir où on en était, vers où on voulait se diriger et comment l’École pourrait nous aider. Le programme était ciblé. Denise nous a appuyés dans nos démarches personnelles. L’approche était juste et j’en suis extrêmement reconnaissante à l’ENT. Il n’y a pas eu une rencontre dont je n’ai pas profité au maximum, que ce soit avec des artistes comme Marie Gignac, Brigitte Haentjens, Wajdi Mouawad ou encore Reynald Robinson. C’était inspirant.
Pour moi, l’ÉNT a été un tremplin extraordinaire, j’en suis sortie comme une bombe ! Et c’était clair pour moi que j’avais besoin de mon propre moteur de création. Je pense sincèrement que je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui sans mon passage à l’École nationale de théâtre.
Q. Si j’avais su à l’époque ce que je sais aujourd’hui…
R. Je ne me serais jamais plainte d’être occupée (parole de mère au travail) !
Anne-Marie White est depuis un an la directrice artistique et générale du Théâtre du Trillium à Ottawa. Elle vient de mettre en scène Le Bout du monde, pièce de l’auteure danoise Astrid Saalbach, dans une traduction française de Catherine Lise Dubost, à La Nouvelle Scène d'Ottawa.
Entrevue réalisée en novembre 2009.
Neilson VIGNOLA (Production, 1980)
Q. Sur quel projet travaillez-vous en ce moment ?
R. Je suis en train de préparer la Fixation du spectacle Zaia du Cirque du Soleil, présenté à Macao cet été, et je travaille sur un nouveau projet qui n’a pas encore de nom, mais qu’on appelle Cirque 2010, mis en scène par Robert Lepage qui sera présenté à Montréal, sous chapiteau, à partir du 22 avril 2010.
Q. Combien de temps ça prend pour monter un spectacle
du Cirque du Soleil ?
R. À partir des premiers balbutiements jusqu’à l’ouverture d’un spectacle, ça prend entre deux ans et deux ans et demi.
Q. Parlez-nous du processus de création.
R. La première étape est une rencontre entre Gilles Ste-Croix
(vice-président, création), Guy Laliberté et le metteur
en scène qu’ils ont sélectionné. Bien souvent,
ils vont avoir une idée de concept qu’ils aimeraient développer
avec le metteur en scène ou encore ils vont demander au metteur
en scène d’apporter ses idées. Dans le cas de Robert
Lepage, il avait déjà une idée et ce fut le point
de départ du spectacle. Par la suite, il y a du brainstorming entre
le metteur en scène et une partie de son équipe de création,
soit l’éclairagiste, le scénographe, moi-même
(le directeur de création) et le directeur technique. Là,
les idées se brassent. Au départ, nous sommes un petit groupe
et nous faisons évoluer l’embryon; ensuite c’est partagé avec
les autres membres de l’équipe de création. Dans ce
cas-ci, il y a plus de 20 personnes dans l’équipe de création
et il en est de même avec l’équipe de production. Nous
nous rejoignons de façon épisodique au cours des prochains
mois, sur 2 ans, pour développer le thème. Chacun et chacune
donne son point de vue sur les différents tableaux pour amener sa
couleur, son point de vue, le tout chapeauté par le metteur en scène
qui trie les idées pour en faire un tout.
Q. Comment ces réunions se déroulent-elles ?
R. Chaque spectacle a sa salle de création, une grande salle de
réunion qui nous est réservée pendant les deux ans
du projet. Elle est placardée d’images d’inspiration.
On met toutes nos scènes sur le mur et on retrouve en-dessous les
photos des artistes et les costumes du tableau, les images de création,
etc. À chaque réunion, nous reprenons le spectacle au complet
en suivant notre squelette acrobatique qui peut changer plusieurs fois
en cours de route. Le schéma acrobatique, ou l’ordre du spectacle, évolue
selon les commentaires, selon la technique, pour garder le spectateur en
haleine. Nous essayons de faire une montée dramatique tout le long
du spectacle. Et c’est ça qui nous impose des modifications
qui peuvent être faites même jusqu'après la première.
C’est une spécificité d’un spectacle du Cirque
du Soleil; ce n’est jamais figé, ça bouge toujours.
Q. Quels aspects de votre formation à l’École
vous ont été les plus utiles dans votre vie professionnelle ?
R. Ce que j’y ai appris et qui me sert le plus encore aujourd’hui,
c’est l’organisation du travail et une connaissance très
générale des métiers de la scène. À l’ÉNT,
on nous apprend chacun des métiers; j’ai donc appris à faire
de la régie, de la direction de production, de la direction technique,
de la sonorisation, etc. On ne peut pas tout apprendre dans une école;
c’est dans le métier qu’on va peaufiner tout ce que
l’on a appris. Mais, c’est cette ouverture que j’ai reçue à l’École
qui m’a permis de toucher à tout. (J’ai fait de la danse,
du théâtre, de l’opéra – et je fais encore
beaucoup d’opéra, d’ailleurs, depuis plus de 25 ans).
C’est sûr que la formation à l’ÉNT a beaucoup bougé depuis que j’en suis sorti, car en 1980 il n’y avait pas les formations qu’il y a présentement (par exemple, le dessin par ordinateur : nous travaillions au papier-crayon pour faire tous les plans techniques). La révolution technologique est arrivée et les découvertes se font à une vitesse folle et je crois que l’École se tient à la fine pointe de cette technologie.
Q. Est-ce vous avez toujours voulu travailler dans le domaine
du spectacle?
R. Pas du tout ! Je me dirigeais en politique.
Q. En politique?
R. Oui. J’ai commencé des études en politique, à l’Université Laval.
Mais pas pour devenir ministre ou député. Je me voyais plutôt
travailler en relations internationales, dans une ambassade par exemple, à travailler dans les coulisses, à organiser et préparer les politiciens.
Je ne voulais pas du tout être dans l’œil du public.
Q. Les arts de la scène et la politique se rejoignent un
peu; comment s’est faite cette transition pour vous ?
R. J’ai commencé à faire de la scène à 15 ans, au collège. Tous les grands spectacles qui venaient dans ma région étaient présentés à notre auditorium. Ça m’a donc permis de faire des rencontres avec les artistes, de décharger les camions, de faire des montages et démontages, le tout non-rémunéré, bien sûr ! Je ne savais même pas qu’on pouvait être payé pour faire ça !
J’ai continué à faire du spectacle amateur
lorsque j’étais au cégep. C’est à cette époque
que j’ai rencontré Robert Lepage, qui était étudiant
au Conservatoire d’art dramatique. Comme il n’y avait pas de
techniciens qui travaillaient au Conservatoire, ils prenaient
des gens de l’extérieur pour monter les spectacles. Un de
mes copains, Denis Bernard, avec qui j’avais étudié au
collège, m’avait appelé pour faire un montage. J’ai
eu mon premier chèque de paie. Je ne pouvais pas croire qu’on
pouvait faire de l’argent à faire ça. Là, j’ai
rencontré Paul Leclerc, aujourd'hui décédé,
qui était directeur technique et qui avait fait sa formation à l’ÉNT,
qui m’a
dit que je pouvais étudier ce métier à l’École. Ça
me tournait dans la tête...
Je suis rentré à l’université et après un an, je suis retourné faire un spectacle au Conservatoire et j’ai réalisé que c’était ça que je voulais faire dans la vie. J’ai donc décidé de laisser mes études en politique et d’entrer au théâtre...
Mais je n’ai jamais voulu être sur scène, la scène m’a toujours fait peur. Je respecte énormément les comédiens car ça
prend beaucoup de culot pour monter devant des spectateurs. Ma place
est en coulisse.
Q. Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui débutent
une carrière en production?
R. La première chose qui me vient à l’esprit n’est
pas nécessairement un conseil mais une réalisation personnelle
: il faut au départ se demander si on a la passion, sinon on ne
fera pas ce métier bien longtemps. Les gens qui vont durer, qui
vont aller le plus loin, sont ceux qui ont cette flamme. Car, il y a
des périodes où on ne travaille pas, des périodes
où on se remet en question et ça peut arriver à tout âge.
Il faut donc avoir le feu sacré qui nous pousse à continuer,
sinon on abandonne.
Q. "Si j’avais su à l’époque ce que je sais maintenant…"
R. Si j’avais su, je n’aurais absolument rien changé à mon
cheminement passé, car je me sens parmi les privilégiés
de ce monde de pouvoir faire ce que je fais aujourd’hui. J’ai
toujours rêvé de créer des spectacles, de voyager,
de ne pas avoir un boulot routinier et de rencontrer des gens
différents.
Ce que je fais professionnellement depuis maintenant plus de
29 ans est sans doute au-dessus de ce que j’aurais pu croire possible à 15
ans, mais sûrement pas au-dessus de mes rêves de jeunesse.
Entrevue réalisée en juin 2009
Gabriel TSAMPALIEROS (Scénographie, 1998)
Q. Qu’est-ce qui vous a conduit vers la scénographie ?
R. Dès ma tendre enfance je rêvais d’être architecte. Lorsque que je me
suis retrouvé devant les portes de l’université, je me suis naturellement
inscrit dans une école d’architecture. Par contre, une fois à l’intérieur,
le projet de design architectural y était abordé et enseigné d’une manière
beaucoup trop rationaliste pour moi. Comme ma créativité passe d’abord
par l’intuition - c’est ce dont je me suis rendu compte plus tard à l’ÉNT
- je n’arrivais pas à m’investir dans un projet ni à être personnel.
J’aimais le travail et la réflexion sur l’espace, mais je ne me projetais
plus dans la profession. J’ai alors interrompu ma formation et je suis parti
en voyage en Europe. Là, en discutant de Robert Lepage avec des amis, il
y a eu un déclic. J’ai formulé la pensée et le désir de concevoir des espaces
plus abstraits, des univers pensés pour des personnages qui habitent une
scène, et non plus le monde réel. J’ai réalisé que le théâtre me permettrait
de concevoir des métaphores de la réalité et que ce serait là, dans une boîte
noire, que ma créativité s’épanouirait. Peu de temps après, je suis rentré à l’ÉNT.
(J’ai malgré tout terminé récemment mon baccalauréat en architecture, car
j’aime achever ce que je commence.)
Q. Quel est votre approche sur un nouveau projet ?
R. D’abord je lis le texte, bien souvent à la maison. Ensuite, comme je
possède une forte capacité de visualisation 3D et que je laisse libre cours à mon
instinct et à mes intuitions, les images surgissent rapidement dans mon
esprit. C’est l’étape où je rêve et ce n’est pas du tout rationnel : j’ai
d’abord une vision d’un décor ou d’éléments de décor que je laisse mijoter
quelque temps dans ma tête avant d’amorcer par la suite un travail de compréhension
et d’analyse. Puis, quand je suis capable de nommer les choses - pourquoi
cette image-là a surgit dans mon esprit - et que l’espace commence à prendre
forme, je suis alors prêt à rencontrer le ou la metteur(e) en scène et à lui
exposer ma proposition sous forme d’images et de sketches.
Je me nourris de ses idées et de sa vision du spectacle et vice versa. Je
me réajuste s’il y a lieu. De là s’amorce un travail un peu plus concret
: la transposition 2D dans la salle, les proportions, les dimensions
du décor,
les angles de vision, etc. Et puis finalement, c’est la maquette. Pour moi,
c’est dans le 3D que je vois les problèmes et que je trouve les solutions,
c’est là que je m’amuse !
Q. Pour quelle pièce rêvez-vous de faire la scénographie ?
R. Mon rêve serait de concevoir une scénographie pour une pièce à grand
déploiement de Shakespeare, probablement sur une grande scène européenne.
Quelque chose de fantastique comme La Tempête ou Le songe
d’une nuit d’été pour leur côté féérique ; ou alors une de ses pièces
très sanglantes comme Titus Andronicus pour son côté sombre. Bref,
un Shakespeare assez audacieux sur une belle grande scène classique.
Q. Qu’avez-vous appris à l’École qui vous a aidé dans
vos démarches professionnelles ?
R. En résumé, ce n’est pas tant la matière que j’ai apprise, mais les
rencontres que j’ai faites. Ce qui est extraordinaire à l’École c’est que
les gens qui viennent y enseigner sont très près du milieu, ils pratiquent
le métier depuis de nombreuses années et possèdent donc une expérience
très tangible du théâtre. J’ai eu la chance d’avoir des rencontres artistiques
et humaines marquantes avec entre autres Alice Ronfard, François Vincent,
Véronique Borboën et Danièle Lévesque (qui donnait à l’époque un atelier
et qui est maintenant la directrice du programme) pour ne nommer que ceux-là.
Il y a un véritable partage d’expertise et une rigueur par rapport au travail
de création. Tout cela est très précieux.
Q. Quels conseils donneriez-vous aux diplômés qui se lancent dans le milieu ?
R. Je leur dirais d’avoir une ouverture professionnelle, personnelle et
humaine ; de voyager et d’essayer plein de choses, de ne pas se spécialiser
tout de suite dans un créneau particulier. On est formé pour faire du théâtre,
mais on peut évidemment envisager le cinéma, les arts visuels, l’enseignement… Mon
conseil serait aussi de saisir chaque occasion, de ne pas la
juger - chaque projet nous amène quelque chose. Il est également important
d’entretenir
de bons rapports avec les gens avec qui on travaille, d’être souple et
d’avoir une bonne attitude : il faut éviter le plus possible d’exprimer
son mécontentement car il y a toujours quelque leçon à tirer d’une situation
où les choses semblent moins bien aller pour nous.
Q. Que seriez-vous devenu si vous n’étiez pas devenu scénographe
?
R. Je serais peut-être devenu architecte mais je ne me serais pas trouvé, fondamentalement, comme artiste. À l’École, en deuxième année, je me suis trouvé comme artiste et comme individu grâce aux rencontres et aux voyages que j’ai faits. Dernièrement, j’ai amorcé un travail personnel en arts visuels, un mélange d’architecture, de peinture et de théâtre que je poursuis parallèlement à la scénographie. Après une dizaine d’années de travail d’équipe, ma créativité est maintenant mûre pour une plus grande autonomie.
Q. "Si j’avais su à l’époque ce que je sais maintenant…"
R. Je me serais peut-être un peu moins inquiété du futur. Malgré les épreuves et les difficultés, quand on parvient à faire les bons choix dans la vie, l’avenir ne peut qu’être prometteur. Le temps fait bien les choses pour qui cherche à se connaître et évoluer. Il faut savoir être patient...
Gabriel vient de terminer la scénographie de la production Les
pieds des anges d'Évelyne de la Chenelière dans une mise
en scène
d'Alice Ronfard à l’Espace Go. Ils travailleront de nouveau ensemble la
saison prochaine sur la production L’imposture, également
d’Évelyne de la Chenelière, présentée au Théâtre du Nouveau Monde du 17 novembre au 5 décembre 2009. Ginette Noiseux (Scénographie,
1980) signera les costumes et Éric Champoux (Production,
1997), les éclairages. Parmi la distribution, on retrouvera : David
Boutin (Interprétation, 1996), Jacinthe Laguë (Interprétation,
1999), Erwin Weche (Interprétation, 2003) et Hubert
Proulx (Interprétation, 2004).
Entrevue réalisée en mai 2009.
Dominick PARENTEAU-LEBEUF (Écriture dramatique, 1994)
Q. Sur quel projet travaillez-vous en ce moment ?
R. Mon conjoint Louis Champagne (Interprétation, 1994) et moi sommes les fiers parents de Léon Napoléon Champagne, qui a maintenant 4 mois! Donc, nos vies tournent autour de lui en ce moment. En avril, j’entamerai ma quatrième saison comme scénariste pour l’émission jeunesse Toc
Toc Toc. J’ai aussi un projet d’écriture pour ados avec le Théâtre Bluff, dirigé par Sébastien Harrisson (Écriture dramatique, 1998), et je travaille au développement d’une série télé avec mon chum.
Q. Qu’est-ce qui vous plaît le plus de votre métier ?
R. La solitude et la possibilité d’utiliser mon imaginaire à ma guise.
Q. Sur quoi aimeriez-vous écrire mais ne l’avez pas encore fait?
R. J’ignore quelle étincelle allumera le petit bois que j’ai ramassé, mais une pièce m’attend. Cette pièce est en quelque sorte une pièce miroir de Buried
Child de Sam Shepard qui m’a énormément marquée (je l’ai d’ailleurs traduite). Dans ma pièce en gestation, ce n’est pas un enfant qui est enfoui, mais quelqu’un d’autre, autre chose.
Q. Où aimeriez-vous voir jouer vos pièces ?
R. Partout où elles sont désirées et chéries; le désir et l’amour créent le lien idéal pour la création d’un spectacle. Cela dit, j’aimerais un jour voir mes pièces jouées en Australie (pays où j’ai habité) et en Angleterre; j’ai le sentiment que mon imaginaire pourrait correspondre à la folie des Australiens et des Britanniques.
Q. Qu’est-ce qui vous inspire ?
R. Au début de ma carrière, ma vie m’inspirait, car c’est tout ce que je connaissais. Aujourd’hui, les collisions entre ma structure intérieure et le monde extérieur m’inspirent davantage. Je veux parler de ces collisions avec le réel qui provoquent des illuminations dans mon intimité et mon imaginaire et qui, elles, déclenchent l’écriture. Impossible donc de dire précisément ce qui m’inspire, mais chose certaine, je suis davantage attirée par ce qui singularise les êtres humains que par ce qui les rassemble.
Q. Si vous n’étiez pas devenue auteur, quel métier auriez-vous fait ?
R. C’est très difficile de m’imaginer faire autre chose! L’auteure en moi s’est profilée très tôt, dès l’âge de 5 ou 6 ans, sans pour autant que je puisse le nommer concrètement. Vers 18 ans, j’ai pris conscience que c’était ce que je voulais faire, écrire. Mais s’il faut jouer le jeu, j’aurais peut-être pu devenir attachée culturelle dans une ambassade ou encore galeriste. J’aime parler d’art et des artistes et je sais bien le faire.
Q. Quels aspects de votre formation à l’ÉNT vous ont le plus servis lorsque vous avez débuté votre carrière ?
R. Tout. Vraiment tout. Les rencontres avec la multitude de profs, la variété des cours, etc. La richesse de l’École, c’est sa formation à la fois bigarrée et rigoureuse. Mais si je dois être plus précise, je dirais qu’il y a deux cours qui m’ont profondément marquée et inspirée. D’abord, le cours d’improvisation donné par feu Robert Gravel, qui me renvoie toujours à l’essentiel, soit l’intuition. Robert a été un maître pour moi et il a été un des premiers à poser sur moi un regard de reconnaissance;
il a vu qui j’étais et m’a fait savoir qu’il croyait en moi. C’est d’ailleurs lui qui m’a donné mon premier contrat professionnel alors que j’étais encore étudiante à l’École ! Et le deuxième cours qui m’a énormément servie : « Lire pour écrire » conçu et donné par Élizabeth Bourget. Élizabeth m’a ouvert les yeux sur la variété des formes théâtrales et m’a fait rencontrer des écritures qui m’ont profondément marquée, en lesquelles je me suis reconnue alors que je ne me connaissais pas encore ! Ce fut très, très précieux pour l’auteure naissante que j’étais.
Q. Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui débute sa carrière ?
R. Soyez confiants, persévérants et, de grâce, projetez-vous sur le long terme, sur le très long terme !
Q. Finissez cette phrase : « Si j’avais su à l’époque ce que je sais aujourd’hui… »
R. … je serais entrée à l’École un peu plus tard (j’y suis entrée à 20 ans) avec un peu plus de bagage de vie et de connaissances générales.
Entrevue réalisée en mars 2009.